Bouquet 2 Le marchepied Gudin

 

2/24  Une chance bien négociée : la rencontre avec Théodore Gudin

Il a la chance, ou le talent, de rencontrer  Théodore Gudin qui était déjà peintre de la Marine royale, le premier peintre officiel de la Marine d’ailleurs. Chance car Gudin est un peintre dont le talent est unanimement reconnu, au plus haut niveau décisionnel. Dès 1822 cet artiste expose avec succès au salon, le Louvre à cette époque. Enfin et non des moindres, il est le protégé du roi Charles X… Il se doit donc d’être présent à la cérémonie ci-dessous.

 

François Joseph Heim, Charles X distribuant des récompenses au salon de 1824, huile sur toile, 1827 © Musée du Louvre

 

Chance car Gudin bénéficie à partir de 1830 des plus hautes faveurs de son successeur, celle du Roi Louis-Philippe en personne – son ami – , de la Cour, et du public. Un critique dit de lui : « Si la mythologie était encore de mode, je dirais que Monsieur Gudin a le brevet de premier peintre de Monseigneur Neptune, roi des plaines pélagiques et autres eaux salées. Rien ne m’empêcherait encore de supposer que c’est le Dieu lui-même, devenu peintre. La mer n’est-elle pas son domaine ? Il règne ! ». En effet Théodore Gudin est devenu célèbre dans toute l’Europe – il est même invité par le tsar à la cour de Russie – avec sa très grande toile représentant l’Incendie du Kent – un vaisseau marchand de la Compagnie des Indes – au salon de 1828, archétype d’un tableau de la période romantique

 

Théodore Gudin, L’Incendie du Kent, Huile sur toile, 259×417 cm, 1828 © Musée du Louvre

 

Soulignons le talent relationnel de Michel Bouquet, car selon son premier biographe, si s’approcher de Gudin était déjà difficile, alors devenir son collaborateur avec pour tout bagage celui d’un provincial issu d’une société philotechnique inconnue relevait de l’exploit. Mais la passion de la mer rapproche peut-être les deux hommes ainsi que l’origine bretonne. Gudin en effet aime cette province. Il a séjourné de nombreuses fois en Bretagne, en a fait moult tableaux et a même fini par acheter dans le Finistère 300 hectares de marais à Kermor, entre Sainte-Marine et l’Ile Tudy. Thédore Gudin expose en 1831 Une vue prise au large de Lorient, signe qu’il a fait un passage dans cette ville. Est-ce là que Michel Bouquet a pu le rencontrer pour la première fois ? Il ne faut pas exclure que Gudin se soit rendu à Lorient dans les années 1820 et ait rencontré Michel Bouquet à la fin de cette décennie : en 1830 il est en Algérie et participe à sa conquête, puis au Salon de 1831, il présente une foultitude de tableaux sur des espaces géographiques très différents. En tout cas, tout comme Michel Bouquet, il s’occupera des secours aux naufragés de la mer, en prenant la vice-présidence de la de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, ancêtre de l’actuelle SNSM, la Société Nationale de Sauvetage en mer. Ci-dessous son portrait par un de ses élèves, Couveley.

 

 Couveley, Portrait de Théodore Gudin, La France maritime,  gravure sur acier, 19x28cm © Collection particulière

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En outre un autre élève de Gudin, également peintre de marine, est originaire de Brest. Jean-Marie Auguste Jugelet, c’est de lui dont il s’agit, 1805-1874, a reproduit des vues de côtes et de ports. Trois de ses tableaux, Le Combat de l’Aréthuse et de la Belle-Poule, le Combat en vue de Gondelour, Navires en rade au moment du débarquement de la Reine d’Angleterre appartiennent au Musée de Versailles et l’on sait que les Bretons aiment à se rassembler, surtout au XIXe siècle.

Par ailleurs le fait que Charles X ait commandé à Gudin un tableau représentant la mort de l’enseigne Bisson originaire de Lorient a-t-il  pu influer sur le choix de Michel Bouquet ? Ou la toile que Michel Bouquet a présentée lors de sa première exposition au salon de 1835 Marine, Vue prise au Port-Louis près Lorient, effet de brouillard, soleil levant, lui a-t-elle permis de se faire repérer par son futur maître Théodore Gudin ?  Autant de questions pour lesquelles nous n’avons pas de réponses. Mais on peut penser que ce qu’admire surtout Michel Bouquet chez Gudin, c’est sa capacité à transformer la peinture en or. Combien de fois a-t-il pu lire, alors que pour Michel Bouquet c’est une qualité première,  les reproches qu’on adressait à son maître : « Il faut choisir entre l’art et l’argent. Monsieur Gudin a préféré la fortune rapide à un talent développé par l’étude et la réflexion ». in Théophile Thoré, Salon de 1844, Paris, Alliance des Arts, 1844, p.15

Gudin, dont le frère était élève d’Horace Vernet, et lui-même élève de Girodet in Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés, vol. 22 , avait ouvert un atelier où il accueillait les élèves. Michel Bouquet a peut-être été en contact avec lui par ce simple moyen : un élève suivant des cours, ou jouant les arpètes, moyennant rétribution au maître. D’autres auteurs avancent qu’il a su lui faire habilement sa cour, mais nous n’en savons strictement rien à ce jour. En tout cas la rencontre entre les deux hommes a été fraternelle, car leur amitié ne devait jamais se déprendre.

L’ambiance était particulièrement détendue dans l’atelier, rue Saint-Lazare. Gudin lui-même le reconnaît « J’avais une quarantaine d’élèves qui travaillaient ou ne travaillaient pas. Absorbé par mon travail, j’ignorais complètement les amusements turbulents de mes élèves toujours très silencieux et en apparence assidus lorsque j’allai donner ma leçon. Un jour, après s’être promenés dans le quartier avec un squelette en tête, ces élèves peignent sur le cou de l’un d’entre eux une large blessure, imitent la pâleur de la mort sur son visage et l’étendent sur deux chaises, le tout avec un fond musical sinistre donné par un joueur d’orgue. Grand émoi dans le quartier, plainte des boutiquiers et venue d’un commissaire de police qui menace de fermer l’atelier… »  Parmi les élèves il y avait Eugène Sue qui donnera le nom du portier de cet atelier, Pipelet,  à l’un de ses romans.

 

La décoration de la galerie de la marine à Versailles

Théodore Gudin, alors peintre favori de deux rois successifs Charles X et Louis-Philippe, l’engage avec trois autres peintres pour une partie de l’œuvre gigantesque que lui a commandée le roi Louis-Philippe, la décoration du salon de la marine de Versailles, 90 tableaux en vue d’une commémoration des épisodes glorieux de l’histoire navale française. C’est la chance de Bouquet. D’emblée il a l’occasion de fréquenter les plus hautes sphères, picturale et politique. Gudin sera nommé baron par le roi Louis-Philippe, puis épousera la fille d’un Lord anglais en 1844. Fin diplomate, il gardera, comme Bouquet, de bonnes relations avec tous les pouvoirs politiques.

On peut ainsi mesurer la haute estime de la maîtrise picturale qu’accorde Théodore Gudin  à Michel Bouquet en le désignant parmi les quelques élèves dignes de participer à cette oeuvre monumentale à bien des égards.  Le choix qu’opère Gudin  est renforcé par la qualité des trois autres élèves de ce groupe : Morel Fatio, Couveley, Alphée de Régny.

Théodore Gudin n’a pas le droit à l’erreur :  l’oeuvre picturale est commandée en personne par le roi Louis-Philippe, à partir de l’année 1833. Celle-ci est royale à bien des égards. Financièrement tout d’abord, car le nombre d’oeuvres commandées signifiait un travail très bien rémunéré pour quelques années, de 1836 à 1839. Michel Bouquet est rétribué dès ce moment officiellement par la liste civile du roi. Politiquement ensuite, car il s’agissait de porter à la connaissance du public les hauts faits d’armes maritimes de la France. La destination de ces œuvres n’en était pas moins éclatante. Il s’agissait ni plus ni moins que d’embellir une galerie du château de Versailles !

Les artistes que sont Gudin et Michel Bouquet jouent un rôle essentiel sous le règne de Louis-Philippe. Les arts, surtout visuels, sont destinés à asseoir la légitimité politique du nouveau roi. Michel Bouquet, par son travail pictural, participe ainsi à une reconstruction de l’imaginaire politique. Dans le cadre si symbolique de Versailles, ils visent à réinscrire la monarchie dans une continuité historique brisée par la révolution. L’avancée de ces travaux sera naturellement suivie par les officiers supérieurs du roi et son administration, dont de nombreux aristocrates.

Le roi lui-même en personne venait de temps en temps à la rencontre de Gudin pour vérifier de visu le développement du projet. C’est là que la personnalité de Michel Bouquet entre en scène et qu’il commence à créer des liens avec le milieu aristocratique et aussi les hauts fonctionnaires à capacité décisionnelle dans le domaine des arts. La commande que fera par la suite Louis-Philippe d’une de ses oeuvres, outre son talent, peut-être aussi interprétée comme la résultante de ce nouveau réseau relationnel.

Plus tard Gudin portera comme un fardeau cette écrasante commande. Théophile Gautier trouvait lui anormal que toute l’énergie d’un peintre soit consacrée à une seule oeuvre de longue haleine : « Le musée de Versailles l’a tué ; condamné aux marines forcées, traînant comme un boulet toutes les gloires navales de la France qu’il avait à illustrer à tant le mètre, il n’a pu suffire à ce travail de galérien, et il est mort à la peine. C’était un homme armé de belles facultés cependant, et nous en trouvons aujourd’hui la preuve dans La Mer ».

Enfin Gudin lui-même se méfiait de la réalité de la rétribution financière royale.

« Monsieur Gudin n’escomptait pas être si riche cette année et ce n’est guère qu’à son corps défendant qu’il s’est mis à travailler toute cette armée de tableaux. La liste civile de la monarchie avait fait ses commandes, il s’agissait de les remplir. Mais comme il se méfie et de ses habitudes mesquines et de son humeur peu généreuse, il avait appelé autour de lui tous les disciples de bonne volonté. Les pinceaux entre les mains, ne sachant si ce travail allait être payé, la besogne se faisait tant bien que mal. Naturellement cela se sut et le Roi Louis-Philippe s’en alla dans l’atelier du peintre.

Après force compliments sur la fécondité de celui-ci, sur le mérite de ses œuvres, sur la souplesse de son talent, il lui dit « Vous vous proposez d’exposer tout cela ? – Mais Sire… – Vous avez grandement raison, votre triomphe sera complet. – Je vous jure, Sire, telle n’était pas mon intention… – Ah ! Monsieur Gudin, vous êtes par trop modeste, je le désire vivement, et au besoin même, je le veux ».

Aussitôt le roi parti, on se remit à l’œuvre, on reprit un à un les sujets, on chargea les palettes de couleurs nouvelles, on gratta çà et là les parties les plus faibles et les moins soignées, on donna enfin un aspect plus convenable à tous ces tableaux sans nom et sans famille. Gudin présidait à tous les travaux, surveillait les pinceaux, encourageait les uns et les autres du regard et du geste. Aussi tout fut-il prêt pour l’époque des réceptions ». In L’Artiste, 1841, p. 298-304.

L’inauguration aura lieu le 10 juin 1837 avec la réception du couple royal, du gouvernement et de la cour, dans la galerie des batailles. Se poursuit-elle dans la galerie des marines ? Michel Bouquet assiste-t-il à cette cérémonie ? C’est fort vraisemblable, le Roi ayant acheté l’oeuvre qu’il avait exposé au Salon de 1835, un Effet de brouillard, soleil levant.

Jean-Auguste Bard, Inauguration de la galerie de Versailles, 10 juin 1837, huile sur toile, 1839  © Château de Versailles

 

C’est parmi ces hommes et ces femmes que Michel Bouquet nouera de fructueux et indissolubles contacts.

 

François Joseph Heim, Inauguration de la galerie des batailles, huile sur toile, 1838 © RMN-Grand Palais

C’était la première fois que des fêtes étaient organisées au château de Versailles depuis la Révolution. Le message politique est sans ambiguïté, il vise à lier les gloires des monarchies passées au régime Louis-Philippin et à réintroduire l’espace versaillais comme fabrique d’images favorables à la monarchie Très-chrétienne pour les visiteurs.

 

Les peintures auxquelles Michel Bouquet a prêté sa main

Les travaux durèrent plusieurs années. Plusieurs équipes y ont collaboré dont celle à laquelle appartenait Michel Bouquet. Il participera à la création des toiles ci-dessous, avec l’aide de Léon Morel-Fatio, qui sera le créateur du Musée de marine et d’ethnographie du Louvre, Adolphe-Hippolyte Couveley, auteur d’une Vue de Bretagne au salon de 1837, Alphée de Regny, peintre de la douceur italienne, toiles qui furent exposées au salon de 1839 in Explication des ouvrages de peinture,sculpture, architecture et lithographie des artistes vivants exposés au Musée royal le 1er mars 1839, Paris, Vinchon, 1839, pp. 102-107 :

 

Prise d’un vaisseau hollandais par les galères de France à la hauteur d’Ostende le 1er juillet 1702, 57x79cm, huile sur toile, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 956 du salon © Réunion des Musées nationaux

 

 

Combat livré sur les côtes d’Afrique par le chevalier des Augers à une escadre hollandaise, gravure, acier, 24x32cm, © National Maritime Museum, Greenwich, London

 

 

Le combat du cap Lézard livré par Duguay-Trouin et le chevalier de Forbin à une escadre anglaise, 21 octobre 1707, huile sur toile, 197x220cm, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 961 du salon © Réunion des Musées nationaux

 

 

Bataille navale d'Ouessant entre les navires français et anglais le 27 juillet 1778 par Theodore Gudin

Combat naval d’Ouessant, 27 juillet 1778, Château de Versailles et du Trianon, huile sur toile, 248x349cm, Salon de 1839, n° 962 du salon © Réunion des Musées nationaux

 

 

Prise du fort de Saint-Jean d’Ulloa, Mexique, 2 novembre 1838, huile sur toile, 151x227cm, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 963 du salon © Réunion des Musées nationaux

 

Les autres toiles sur lesquelles Michel Bouquet a exercé son pinceau sont : Combat naval de Beveziers, 10 juillet 1690, 167x226cm, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 955 du salon, en dépôt au Palais de l’Elysée ; Combat du chevalier de Saint-Pol contre une escadre hollandaise en vue des côtes d’Ecosse, 10 août 1703, huile sur toile, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 957 du salon ; Victoire et mort du chevalier de Saint-Pol dans un combat livré près de Dunkerque, à l’escadre anglaise de la mer Baltique, 31 mai 1705, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 958 du salon ; Combat livré sur les côtes d’Afrique par le chevalier des Augers à une escadre hollandaise, huile sur toile, 60x93cm, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 959 du salon  ; Le combat livré par le chevalier de Forbin dans la mer du nord à l’escadre hollandaise de la Baltique, 2 octobre 1706, 167x226cm, Château de Versailles et du Trianon, Salon de 1839, n° 960 du salon.

 

Critiques et louanges de cette gigantesque entreprise

Ce projet entraîna des contestations, notamment celle des artistes évincés d’une aussi mirifique commande : « Est-il vrai qu’on ait chargé Monsieur Gudin de faire 70 tableaux : la monstruosité d’une telle commande nous ferait répondre de suite, non ! Mais des preuves à peu près positives nous forcent à dire oui ! Peut-on comprendre qu’au XIXe siècle, à une époque où expose annuellement au salon, 2200 artistes, sur lesquels on peut compter 200 chefs d’emploi, et au moins 500 sans utilités ou inutilités, comme on voudra, comprendra-t-on qu’on ait chargé un seul artiste de 70 tableaux, quand 25 ou 30 peintres de marines, tous hommes d’un talent incontesté, ayant assisté aux chances de combat naval, n’ont rien au très peu de choses à faire ?

En supposant à Monsieur Gudin une facilité comment l’on en voit peu, comme on n’en voit guère, même comme on n’en voit pas, pourra-t-il faire un aussi grand nombre de bons tableaux ? Nous en doutons très fort ; sans vouloir contester le talent de Monsieur Gudin, dont nous sommes les premiers admirateurs, nous soutenons qu’il est impossible de produire de belles œuvres, quand on s’en charge comme d’une entreprise. S’il est vrai qu’on ait commandé à Monsieur Gudin plus de 70 tableaux, nous nous permettrons de donner un conseil à l’administration pour l’avenir : c’est de mettre les travaux d’art à exécuter, à l’adjudication, au rabais. » Journal des artistes, n° 13, annonces et compte-rendus des expositions , 23 septembre 1838, p. 175

« Quelques-unes desdites toiles destinées au musée de Versailles par Monsieur Gudin sont même un peu trop officiellement exécutées. Il serait d’ailleurs injuste de juger minutieusement une pareille série, que Monsieur Gudin n’a pas fait à lui seul. Cependant entre tous, le combat d’Ouessant et celui que nous préférons hautement. Mieux étudié que ses voisins et fort adroitement composés, les eaux en sont surtout éclairées admirablement ; à la fois bien touchés et d’une bonne couleur, les navires du fond, heureusement disposés, restent bien à leur plan ; toutefois les fumées de ce tableau manquent complètement de finesse et de légèreté. Sans posséder la même valeur les deux petites toiles de Chevalier de Saint-Paul peuvent être considérées comme de très jolies esquisses. Quant au combat du chevalier de Forbin et la Prise du fort de Saint-Jean d’Ulloa , malgré toute la facilité de métier qui s’y décèle, il impossible de considérer sur le rapport de l’art ces divertissements pyrotechniques qui ne rentrent pas plus dans le domaine de la peinture que les éruptions du Vésuve. »

Une analyse très fine de cette série de peintures est proposée par Alexandre Barbier dans son compte rendu de 1839, paru chez Joubert. « Monsieur Gudin a 12 tableaux à l’exposition. Il y aurait de quoi fournir à la renommée de cinq ou six peintres. Cependant une remarque a été faite. Parmi ces tableaux, plusieurs des plus considérables ont paru à quelques personnes d’un faire trop rapide, trop abandonné ; elles auraient voulu que le dessin en fût plus accentué, la touche moins indécise, le ton plus solide. D’ailleurs on rendait pleine justice aux grandes qualités du peintre, à son talent de coloriste, à la vérité et à la vigueur de ses effets, à l’intelligence de ses compositions, à l’abondance de sa pensée. Mais on disait aussi que ces tableaux manquaient de corps, que les premiers plans offraient quelque mollesse, et qu’enfin les détails n’en étaient pas accusés d’une main assez ferme. Je reproduis l’objection sans en rien rabattre. Elle est grave et vaut la peine qu’on s’y arrête.

Cependant il ne m’est pas possible de croire qu’un homme aussi habile, aussi consciencieux, se soit engagé dans une fausse route de propos délibéré, par trop de laisser-aller. Il a pu se tromper en quelques parties de son art, soit ; mais je garantis que c’est de la meilleure foi du monde. S’il y a erreur, cherchons d’où elle peut provenir, et si même elles ne seraient pas le résultat d’un savant calcul ; car il y a des erreurs habiles.

On a jugé des ouvrages de Monsieur Gudin comme on eût fait d’un tableau de chevalet, d’une œuvre isolée ; on ne s’est nullement occupé de leur destination future, ni du grand tout auxquelles ils se rattachent. Mais ce n’est point ce tableau que l’artiste a été chargé de peindre, c’est une galerie tout entière, et une galerie devant contenir plus de 80 peintures de toutes dimensions.

Le fini et la recherche d’exécution qu’exige un tableau de chevalet, qui doit toujours être vu de près et sous la plus belle lumière, serait déplacé dans un grand ensemble de décorations monumentales. Assurément Rubens, et que la modestie de Monsieur Gudin me pardonne de citer ici Rubens à propos de lui, Rubens, dis-je, ne peignait pas la galerie de Médicis comme la femme au chapeau de paille.

Placé à 15 ou 20 pieds de haut un tableau curieusement achevé et dites-moi quel effet vous en obtiendrez. Supposez encore qu’il ne soit éclairé que par un jour péniblement obtenu, ou ne venant que de reflet, ce tableau s’il est peint et repeint n’aura plus aucune transparence. Il paraîtra mat est lourd, ce sera de la peinture morte.

J’ai eu l’occasion de voir les tableaux de Monsieur Gudin avant qu’ils ne fussent exposés. C’était par un ciel assez sombre et ils faisaient bien. Je remarquais même que plus leur position les éloignait du jour, plus ils s’achevaient, plus ils prenaient de ressort. Pour si peu qu’on ait d’expérience dans le métier, qui ne sait en effet qu’une lumière voilée, jette souvent sur la peinture un grand glacis naturel qui en augmente la puissance. »

Un peu plus loin, Alexandre Barbier avance quelques raisons techniques du succès de Gudin, techniques qui seront naturellement intégrées par son élève, Michel Bouquet :

« Il est impossible de ne pas reconnaître en Monsieur Gudin une vive intelligence des grands effets de la nature, un talent décidé de coloriste, une vérité inépuisable et une facilité de main peut-être unique entre tous nos peintres. De là cette rapidité, cette fougue d’exécution qui peut seul répondre à la vivacité de ses impressions, qui est inhérente à la nature de son génie et qu’il ne prend aucun soin de dissimuler. Si c’est un défaut, je n’ai pas le courage de souhaiter qu’il s’en corrige. »

Ainsi avant l’âge de 30 ans, Michel Bouquet voit son nom accolé à celui de Gudin dans l’exécution des travaux que Louis-Philippe avait commandés pour la décoration de la galerie des marines au palais de Versailles. Désormais reconnu au sein du monde artistique, il devait espérer secrètement qu’avec le travail et l’expérience, il pourrait conserver la célébrité, mais nous savons tous que s’il est rare de monter au sommet de la reconnaissance artistique, il est encore plus rare de pouvoir s’y maintenir. Gudin en fera l’amère expérience, lui qui d’adulé sous Charles X et Louis-Philippe sera honni par les critiques sur la fin de sa carrière, mais pas Michel Bouquet qui de son vivant a toujours été, sauf une fois, entouré d’éloges. Rappelons que sa carrière commence en 1835 et se termine en 1890.

C’est pendant la période où il se livre aux travaux versaillais qu’il perd d’abord sa mère, puis l’année suivante son père. Douleur profonde que sa sensibilité toute artistique et personnelle allait rendre ineffaçables. Il adorait sa mère qui l’avait toujours soutenu dans la réalisation de ses projets. Enfin sa sœur, qui aplanissait les relations rugueuses qu’il pouvait avoir avec son père, cette amie si dévouée qui lui avait facilité l’accès à sa carrière artistique, sa sœur Louise, épousait un fonctionnaire, Le Roux. Elle quittait elle aussi la maison et la ville où s’était écoulée à tous deux leur enfance. N’ayant plus, à la suite de ces deuils, à la suite du départ de sa sœur, n’ayant plus à Lorient aucun lien de parenté qui jusqu’alors faisait qu’il revenait dès qu’il le pouvait, il chercha, dit le fils de sa soeur,  dans des voyages lointains une diversion à son chagrin. Il ne fera plus que de courtes apparitions au cimetière de Carnel pour y contempler, tout seul, ceux qu’il avait aimés, en attendant que lui aussi rentrât dans cette même tombe. Ce qu’il fit en 1890.

Deux autres problèmes commençaient à poindre. Le premier c’est que la peinture d’histoire était de plus en plus contestée par la critique artistique et les nouvelles générations de peintres, un créneau pictural qu’il convenait donc d’éviter si ‘on voulait vendre. Second problème,  vers la fin du règne de Louis-Philippe, la marine à voile, dont il est un peintre officiellement reconnu avec Gudin,  commença à être concurrencée par la marine à vapeur. Cette peinture d’histoire et ce navire à voile qui avaient donné tant de satisfactions pécuniaires et relationnelles à Michel Bouquet dans le cadre de Versailles. Les nouveaux navires cuirassés, dont bon nombre vont sortir de l’arsenal de Lorient, ne brillent pas par leur esthétique romantique. S’il a la nostalgie des jeux du vent dans les voiles tendues au-dessus des flots dont il maîtrise si bien la représentation – Vue du port et de la ville de Lorient, 1845 – ,  il sait bien qu’on pourra de moins en moins  reproduire les images des très grands vaisseaux en pleine action. Il est bien conscient, issu d’un port de guerre, Lorient, que les grandes batailles héroïques et mythifiées de la marine à voile vont peu à peu disparaître des commandes officielles et avec eux toute une génération de peintres spécialisés.

Mais Michel Bouquet a de la ressource, il sait s’adapter comme il le fera par la suite en peignant des marines avec navires à voile et à vapeur, et surtout il a conscience qu’il lui faut trouver d’autres thèmes picturaux porteurs car il a l’ambition de faire fortune avec la peinture et n’oublions pas que son maître Théodore Gudin était, que ce soit en matière picturale et surtout en matière de réussite sociale et financière, Le Maître !

 

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Théodore Gudin,  Trait de dévouement du capitaine Desse de Bordeaux envers le Colombus, navire hollandais, 240x325cm, 1829 ©Musée des Beaux-arts de Bordeaux

 

Il a également, et c’est là une de ses remarquables qualités, réussi à obtenir de  l’entregent  au plus haut niveau. C’est vers lui qu’on va se tourner pour la commande officielle de deux toiles représentant des navires à voile et à vapeur, l’une en 1844, pendant la Monarchie de Juillet sous Louis-Philippe Ier, Roi des français, une Vue du port et de la ville de Lorient, prise de la rade peinte en 1845, et bien plus tard en 1860, pendant le Second Empire de Napoléon III, Le vaisseau le Vétéran commandé par S.A.I. Le prince Jérôme entre dans la baie de Concarneau. Obtenir la faveur de ces deux princes issus de deux régimes politiques différents à 25 ans d’intervalle nécessite bien plus qu’un savoir-faire, un véritable talent.

En outre il sait pertinemment que la faveur d’un prince, si haute soit-elle, n’est qu’éphémère, qu’un roi ou un empereur peuvent connaître des vents contraires violents, et sa propre destinée considérablement modifiée. Ce sera d’ailleurs le cas pour Louis-Philippe et Napoléon III tous deux brutalement renversés.

Il lui faut donc trouver d’autres points d’appuis, d’autres sources de revenus.  En dehors de ces trois commandes officielles confiées à celui qu’on considère alors comme un peintre de marine, Michel Bouquet se doit d’explorer une autre thématique ou une autre forme d’expression picturale qui lui assurera une source constante de revenus, car c’est bien là le souci de tout peintre, et particulièrement celui de Michel Bouquet,  avoir des acheteurs !

Son instinct anticipe la baisse à venir du marché des marines d’histoire, ce qui sera confirmé par le Salon de 1844 où leur nombre est en décrue notable, signe du désintérêt croissant des acheteurs, tournés vers de nouvelles thématiques, le romantisme, l’orientalisme où il peut exercer avec profit, en espèces s’entend,  son goût affirmé pour le paysage.

Mais s’il sent toutes ces nouveautés, il fait le choix dans un premier temps de représenter sa chère Bretagne, qu’il ne négligera jamais par la suite, tout au long de sa carrière picturale. Et après tout il est bien placé pour percevoir que la Bretagne est à la charnière de la fin de la représentation celtique dominante de ce début du XIXème siècle – ossianisme and co – et du goût de plus en plus affirmé pour les régionalismes, pour des provinces françaises en train de disparaître, par de nouvelles couches sociales avides de bains de mer, d’hygiénisme iodé, d’authenticité rurale en train de ployer sous les coups de boutoir de la première révolution industrielle, avant d’être les figures de proue d’une régionalisme / nationalisme de la fin du XIXème siècle.

Il va donc épouser la vogue naissante du parisianisme pour la Bretagne, dans son altérité exotique, dans son espace du bout du monde, par la mer échevelée, creuset de tous les fantasmes auxquels la Bretagne dans sa sagesse paysanne est souvent étrangère. Mais ce sera pour lui l’occasion de montrer sa Bretagne, sa vision de cette terre, paradoxalement souvent plus de ses terres intérieures que de ses bords de mer, lui qui vivait enfant à l’interface du sable et de la mer.

Bouquet 2 Le marchepied Gudin