Bouquet 1 Le goût et l’apprentissage du dessin à Lorient

 

 

Michel Bouquet, capitaine d’entreprise picturale, 1807-1890

 

 

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Introduction

Michel Bouquet est un pionnier dans le domaine de l’art par ses paysages pastels au XIXe siècle, puis par la nouvelle approche qu’il a mise en place dans l’univers de la faïence, mais il est surtout un pionnier par ses méthodes de conquêtes de marchés successifs, locaux, nationaux ou internationaux, en s’appuyant sur les techniques artistiques qui étaient le plus à même de lui assurer une visibilité toujours plus grande dans le milieu des acheteurs d’oeuvres d’art.

Cette réussite sociale n’aurait pu avoir lieu sans le soutien de réseaux relationnels efficaces, dans des milieux très différents, qui lui ont permis de se maintenir pendant plus de 50 ans comme un artiste reconnu par ses contemporains – sous quatre régimes politiques totalement antagonistes – et ce dans un maëlstrom d’écoles picturales en constant renouvellement.

Michel Bouquet est un artiste qui a su édifier par son art tout autant relationnel que pictural une fortune assez considérable, à rebours de l’image misérabiliste du peintre bohême du XIXe siècle.

C’est également un homme doué d’une grande capacité de travail. Nous avons répertorié à ce jour 700 oeuvres, sachant que 20 années de son travail – notamment ses dessins – ont disparu dans la tourmente révolutionnaire de 1848, qu’il existe – hors la collection de la Ville de Lorient – moins d’une trentaine d’oeuvres dans les musées, que la majeure partie des collectionneurs, privés et anonymes, ne s’en défont que très rarement, et que sa seule production céramique compte plus de 900 objets.

 

Thomas Couture, Portrait de Michel Bouquet, Huile sur toile, 55x46cm, inv. n°427, entre 1843 et 1846 © Musée de Morlaix

 

Cette réussite il l’a d’abord construite par le biais de la peinture à l’huile auprès de milieux sociaux français extrêmement élitistes, hyperfortunés, à savoir la culture de cour, monarchique, sultanesque ou impériale, puis auprès de la haute bourgeoisie parisienne ou provinciale, en bénéficiant de commandes d’Etat – monarchiques ou impériales – ou de richissimes particuliers comme le Duc de Montebello. Il s’est ensuite attaché, par l’utilisation de la gravure dans la presse maritime spécialisée, à obtenir une diffusion de masse auprès des nouvelles classes moyennes successivement enrichies par la première et la seconde révolution industrielle. Ayant compris le rôle de la presse, en plein essor,  dans la diffusion la plus large possible des images, il s’est servi du Journal à grand tirage l’Illustration pour faire connaître ses oeuvres sur l’Ecosse et la Moldavie-Valachie, en empruntant même le rôle de journaliste.

Il a su se renouveler par le biais de la lithographie auprès des bibliophiles des milieux fortunés du Royaume-Uni et de la France, car il a eu la volonté dès les années 1840 de conquérir  les marchés internationaux, ce que les impressionnistes feront bien plus tard avec Whistler. Il s’est également attaché à produire, pour le marché de l’art en plein essor, pour toucher des investisseurs soucieux de placer leur argent par le biais classique des salons parisiens et des expositions en province, mais il a aussi été l’un des premiers à utiliser le réseau des marchands d’art comme Goupil et des galeristes, et ce dès 1860 à New York.

Pour les amateurs de plus en plus nombreux au cours de ce XIXème siècle, des amateurs ayant des revenus plus modestes, il vend des gravures colorisées à l’aquarelle qui touchaient le coeur de ce public nouveau, des petits formats à l’encre rehaussés de blanc. Soucieux de ne négliger aucune mode, aucun marché, sa maîtrise novatrice de la réintroduction du paysage dans l’art du pastel lui a conquis un public nostalgique du XVIIIe siècle.

Enfin en 1861, au moment où le nombre d’artistes ne cessait de progresser et le marché de l’art entrant en crise, il a su se reconvertir sur un créneau où il n’avait pas de concurrents, le paysage sur un nouveau support technique, la peinture sur email cru stannifère, une faïence cuite au grand feu, qui va lui assurer une nouvelle notoriété, tant en France qu’à l’échelle internationale, et une prodigieuse source de revenus. Il entre ainsi dans le monde industriel en s’adaptant à un public qui désormais choisit le beau dans l’utile.

C’est l’un des premiers entrepreneurs artistes, à la recherche de l’indépendance personnelle et de la richesse, deux objectifs étroitement liés qu’il a toujours su concilier et obtenir : en effet il disposait à sa mort d’une fortune très conséquente, ce qui ne l’a pas empêché d’être un homme très généreux envers les pauvres et les accidentés de la vie. Nous sommes très loin du cliché du peintre maudit qui a permis à des générations d’artistes de se construire un mythe, même pour les plus riches d’entre eux, les impressionnistes. Michel Bouquet a connu la célébrité dès 1835 et a réussi à la conserver jusque dans les années 1880. C’est là un fait remarquable, rarement atteint de son vivant par un artiste. Songeons que de 1835 à 1886 il a exposé quasiment sans discontinuer pendant plus de 50 ans au Salon de Paris, puis à ceux qui lui ont succédé !

Son art a séduit au XIXème siècle la plus haute aristocratie, dont en France le roi Louis-Philippe lui-même, Napoléon III et sa femme Eugénie, les aristocraties monarchiques ou impériales, la noblesse anglaise, la haute bourgeoisie mondaine Louis philipparde, napoléonienne ou républicaine en la personne du député Louis Casimir-Périer. La Troisième République l’a en outre honoré en le décorant de la Légion d’Honneur. Par ailleurs sa personnalité très particulière lui a donné l’occasion de séduire dans les domaines artistique et littéraire des personnages engagés comme Thomas Couture, David d’Angers fils, Brizeux qui lui a dédié un de ses poèmes, Les Îliennes,  Edouard Corbière, Alexandre Dumas ou Renan..

Plus qu’une belle réussite artistique, c’est une belle réussite commerciale d’un capitaine d’entreprise d’un genre nouveau qu’il faut ici saluer.

Et si, selon la doxa dominante chez les historiens de l’art, Michel Bouquet est un petit peintre, c’est un petit peintre qui a fait de grands tableaux.

 

1 Un milieu social qui ne le prédestinait pas à une carrière artistique

Il est né à Lorient à l’angle de deux rues le 17 octobre 1807, dans une maison qui était située au croisement de la rue des Fontaines et de la rue Paul Bert. À l’époque cette rue s’appelait rue des Trois violons. Il n’est pas né indigent, ni pauvre : son père tient un commerce et il est honorablement connu dans la ville. Ce père avait pour principale qualité d’avoir une exactitude scrupuleuse en affaires, qui était même devenue pour ainsi dire proverbiale parmi ses confrères lorientais. Il bénéficie donc d’une enfance aisée et d’une bonne éducation.

Emplacement de la Maison familiale de Michel Bouquet à l’angle des rues des Fontaines et Paul Bert © Google 2018

Nous disposons de l’acte de naissance de Michel Bouquet numéro 426, hôtel de ville de Lorient. « L’an 1807, le 17 octobre à cinq heures du soir, par devant nous Pierre Marie Rosé adjoint de la mairie de Lorient faisant les fonctions d’officier de l’État civil de cette commune, en vertu de la légation spéciale de Monsieur le maire, est comparu le sieur Jean-Louis Bouquet, marchand, âgé de 38 ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né rue du Port, numéro 112, à deux heures après-midi de ce jour, de lui déclarant et de dame Catherine Elie Renaud, son épouse, mariés en cette commune le 1er janvier 1806, et domiciliés dans cette commune. Il a déclaré vouloir donner le prénom de Michel, lesdites déclarations et présentations faites, en présence du sieur Jacques Victoire Levasseur, marchand âgé de 40 ans, de Jean Clément, maître tailleur âgé de 43 ans, domiciliés en cette commune. Après lecture faite du présent acte de naissance de notre seing, signé, J.V. Levasseur, Rosé adjoint, Madamme cance ne juliênne perine renaud, Félix Hezette, Jel couyey. »

Si Madame Cance, la grand-mère, a encore des difficultés d’écriture, tous savent signer.

© Archives municipales de Lorient

 

Dans l’acte de naissance, les témoins sont aussi des commerçants. Il va donc vivre dans un univers confortable et, par profession, naturellement enclin au relationnel efficace. C’est un homme qui  de toute sa vie n’a jamais eu à se soucier des problèmes matériels, sauf peut-être dans les années de ses débuts parisiens. Encore y était-il entretenu par sa famille. Il mangera très souvent à l’extérieur, au restaurant, dans des sociétés ou des banquets, logera dans les hôtels ou plus souvent encore dans de très belles propriétés.

Il est invité chez des amis fortunés dans leurs manoirs, celui de Kérouzéré, puis de Coat-Congar ou Bagatelle en Finistère, propriétés des puissantes familles locales, les Puyo ou les Corbière, dans de somptueuses demeures parisiennes ou dans des châteaux comme  le château d’Ay-en-Champagne, propriété du duc de Montebello. Et quand il est chez lui, que ce soit dans ses appartements à Paris ou dans son pied-à-terre face à la mer à Roscoff,  il dispose d’une domesticité qui s’occupe du quotidien : nettoyage du linge, préparation des repas, entretien de l’appartement ou de la maison. Pas de femme officielle, pas d’enfant, il est totalement libre de son temps pour ne se consacrer qu’à la peinture.

Mais sa carrière avait commencé sous d’autres auspices. Naturellement le jeune Michel, devait dans l’esprit de son père, continuer l’exploitation de la maison de commerce familiale…

On célébrait à Lorient le mercredi 19 juin 1816 des fêtes en l’honneur  du mariage qui avait eu lieu deux jours plus tôt à Paris du duc de Berry, fils du futur roi Charles X, avec la princesse Caroline des Deux-Siciles. Les maisons de Lorient étaient décorées de pavillons blancs en l’honneur de la royauté. Agé de 9 ans Michel Bouquet a très certainement assisté à ces cérémonies et pu se rendre compte de visu des différences entre les classes sociales privilégiées et les pauvres. Plusieurs personnes se proposèrent en effet de créer une souscription pour pouvoir à cette occasion distribuer des secours aux indigents de la ville de Lorient.

Le matin l’affluence de la population fut continuelle. Elle était dense sur la place royale, où on avait dressé un autel, puis chanté un Te Deum. Cette cérémonie fut suivie de la distribution des secours destinés aux indigents de la commune. Le curé de Lorient avait désigné ceux qui avaient le droit de bénéficier des secours, soit  400 pauvres. Précédé de drapeaux blancs et muni de cartes, le cortège des pauvres se rendit sur les quais. Là, le curé de Lorient et les dames du bureau de charité se joignirent aux représentants de la ville pour leur distribuer de la nourriture ou une aide en argent. Il fallut maintenir l’ordre. En effet 900 pauvres se présentèrent au lieu au lieu des 400 attendus.

Est-ce ce spectacle qui fait qu’il a toujours réservé une place aux humbles dans ses toiles et faïences ? Il a pu également par contraste assister aux fastes réservés aux personnes qui disposaient d’une aisance financière à Lorient, d’une place en vue  dans la société. En effet, « Le très beau temps de ce mois de juin favorisait tous les plaisirs. Des rafraîchissements étaient donnés sur les places d’armes du port et de la ville par les soins de la municipalité. Des orchestres préparaient des danses. Celles-ci se multiplièrent dans tous les quartiers  et se prolongèrent pendant toute la soirée, à la lumière de brillantes illuminations. La dernière partie de la fête était un bal à la salle de spectacle. Toutes les dames de la ville avaient été invitées ». On s’était employé à ce que personne ne pût avoir à se plaindre d’un oubli. La mère de Michel Bouquet avait donc été invitée et peut-être avait-elle amené l’enfant avec elle.

Le lendemain soir une représentation extraordinaire fut donnée à la salle de spectacle au profit des pauvres. S’il y assisté, cette expérience n’a pas été oubliée par Michel Bouquet qui s’est, tout au long de sa vie, soucié d’aider financièrement les démunis ou les malheureux dans la détresse : nombre de ses toiles ou faïences au grand feu ont été vendues au profits d’associations caritatives.

Que pouvait faire un enfant avec des parents bien occupés par leur métier ? Il devait courir à travers le bois du Ter, aller au bord de la mer gratter le sable, ou pêcher des coquillages, comme il le montre dans sa Vue de l’île de Groix, côtes de Bretagne, 1843. Ou il remontait, à partir de Lorient, les rives du Scorff ou du Blavet, connaissant les sentiers des landes, y passant de longues heures, rencontrant des pâtres gardant les troupeaux, observant les pêcheurs au bord de de ces fraîches rivières, une image qui reviendra de façon obsessionnelle dans ses créations tout au long de sa vie avec Vue de la Blavette, 1827 ; Bois et étang du Ter, près Lorient, 1838 ; Vue prise sur la rivière de Blavet, 1839 ; Bords du Scorff près de Lorient, 1852 ; La vallée du Diable près Lorient, 1864 ; Les bords du Scorff, 1878 ; Souvenir des bords du Scorff, en Bretagne, 1881, pour n’en citer que quelques-uns, cinquante-quatre ans séparant les deux dates extrêmes. Un univers qu’il n’a jamais oublié.

Il a dû aussi connaître enfant à Lorient un pâtissier nommé Monsieur Colasse. Celui-ci demeurait également dans la rue du Port, donc tout près de chez lui. Comme ses parents étaient aussi commerçants, sa famille le connaissait bien. Tous les enfants du quartier, voire de la ville, l’ont connu. C’était, comme le raconte une de ses connaissances, Jules Simon,  in La Lanterne, 6 juillet 1890,  un artisan qui faisait de sublimes tartelettes : « Certaines étaient fourrées à la frangipane, d’autres d’une délicieuse confiture de groseilles. Elles coûtaient un sou, mais on en avait pour son argent. Monsieur Colasse était marié à une femme qui s’appelait Philomène. Elle se tenait toute la journée derrière sa fenêtre toujours ouverte, avec un tablier blanc et de là elle passait aux enfants et aux acheteurs toute la journée des tartelettes qu’elle saupoudrait de beau sucre blanc. Elle ne laissait pas entrer les enfants chez elle. Pensez donc ! à 10 heures et à quatre heures la boutique aurait été envahie. Non, elle servait les enfants par la fenêtre ce qui était bien plus pratique pour elle et tout aussi amusant pour eux. Tout le monde savait que son mari lui avait promis un voyage de noces à Paris. Est-ce bien vrai disait Philomène ? Je vous en fais serment disait Monsieur Colasse. Dussé-je faire des tartelettes nuit et jour, je vous conduirai à Paris, c’est décidé ». C’est ainsi qu’elle l’épousa.

Il y avait bien peu de gens à Lorient qui étaient allés à Paris. On allait plutôt à Chandernagor ou à Pondichéry. Si on était allé à Paris on devenait le connaisseur de la mode, le roi des élégances, les jeunes femmes buvaient vos paroles, tandis que si vous parliez de Madagascar ou des Indes, on vous écoutait à peine. Paris, c’était autre chose. Pour le jeune Michel Bouquet, comme pour tous ses compatriotes de Lorient, Paris était un mythe.

Il faut dire qu’un voyage à Paris était long et fatigant. Pour les trajet les plus courts, on partait de Lorient le lundi à six heures du matin. De là on se rendait à Vannes, pour prendre un repas au restaurant La croix verte, puis on partait directement pour Rennes, et on y arrivait le lendemain matin. Là on mettait pied à terre et on attendait la voiture de Saint-Brieuc. Enfin, à 10 heures tous les voyageurs moulus s’installaient les uns contre les autres dans une diligence de la compagnie Lafitte et Caillard, qui ne voyageait pas de nuit. En effet, on avait peur que la voiture ne se renversât en pleine nuit, que les loups vous attaquassent, que les bandits de grand chemin ne vous fassent un mauvais sort. On couchait à Laval puis à Alençon et ainsi de suite. On était parti lundi, et on arrivait à Paris le jeudi en fin de soirée, en trois nuits et quatre jours. Parfois cela prenait huit jours, car il fallait compter sur l’état des routes et les dimanches pendant lesquels il fallait s’arrêter et aller à la messe. En outre les prix étaient très élevés. Mais même avec tous ces inconvénients, Paris exerçait  sur tous les lorientais et donc sur le jeune Michel Bouquet une irrésistible attraction.

Il fréquenta naturellement le collège de Lorient qui lui donna une solide éducation classique. On devait retrouver plus tard, dans ses Lettres sur l’Ecosse en 1848, une inclination pour Virgile, dont il citait des vers en latin.

Son neveu nous assure que dès les premières années il avait été attiré par une vocation artistique. Bien sûr le père, qui le destinait à reprendre son affaire, ne l’entendait pas de cette oreille. Des échanges parfois orageux avaient lieu entre le père et le fils. Mais le petit Michel savait qu’il était soutenu dans ces affrontements avec la figure tutélaire paternelle par une mère protectrice et surtout une sœur qui lui était toute dévouée. Celle-ci s’attachait souvent à ramener chez son père une réflexion plus sereine quant à l’avenir envisagé pour son frère. Toujours ce dernier a pu compter sur la constante intercession de sa mère et de sa sœur. On arriva après colères, fâcheries et volonté affirmée de par et d’autre à un accord. On décida donc de laisser à Michel Bouquet quelques loisirs pour lui permettre de se livrer à son goût pour la peinture, sans que cela dépassât certaines limites, et en même temps on rassurait son père en décidant qu’il entrerait en échange comme stagiaire dans l’administration de la marine.

 

2 Se résigner à être commis dans l’administration de la marine

Il passa par la suite un examen, avec d’excellents résultats, et fut reçu comme titulaire dans les bureaux de la préfecture maritime de Lorient. En 1815 le commandement de la marine à Lorient était placé sous les ordres du baron de Molinier, contre-amiral, qui exerça ses fonctions de 1816 au 1er mars 1827. Vont lui succéder comme préfet maritime à partir de 1827 Bardel de Mérenil, major de la marine, puis le comte Redon de Beaupréau, conseiller d’État, et enfin le contre-amiral Ducrest de Villeneuve qui sera préfet maritime de Lorient du 15 avril 1831 au 8 mars 1840. C’est sous la direction de ces aristocrates, militaires de très haut rang ou hauts fonctionnaires que Michel Bouquet va travailler dans l’administration de la préfecture maritime.

Ces grands seigneurs ignoraient naturellement jusqu’au nom du petit commis Michel Bouquet. C’est pourtant ce milieu qu’il va fréquenter dès 1838, y être admiré pour ses oeuvres, être reçu dans leurs salons et à leur table, c’est dire son incroyable capacité d’adaptation. Nous ignorons comment il a pu acquérir ces capacités relationnelles très particulières et à quel âge il a débuté comme stagiaire, puis comme titulaire, la plupart des archives de la préfecture maritime de Lorient ayant été détruites par plusieurs incendies, et un bombardement pendant la seconde guerre mondiale leur ayant été définitivement fatal.

Nous savons qu’il passait ses journées, penché sur un pupitre, à écrire des rapports de diverses natures, qui relevaient de la comptabilité administrative. Mais au fur et à mesure que le temps passait, il devenait évident pour lui qu’il ne se penchait plus qu’à contrecœur sur son travail. Avoir échappé à la comptabilité commerciale paternelle pour se retrouver dans ces arides livres de comptes administratifs ! Et il ne tarda pas à dessiner bon nombre de ses croquis pendant les heures auxquelles il était censé exercer son métier. Il en était arrivé à peindre tous les dessus de portes de la maison de ses parents ! Ce qui devait arriver arriva.

Tout d’abord ses supérieurs directs lui firent des remarques. Puis comme elles ne portaient que très peu, il reçut de véritables remontrances de la part de la haute hiérarchie administrative. On s’indignait en haut lieu, disait-on, de ce que la qualité de son travail laissait à désirer. À partir de là il décida de prendre une décision irrévocable, celle d’abandonner les livres de comptabilité administrative. On ne sait pas comment le paternel réagit à cette décision, mais l’atmosphère devait être assez électrique à la maison.

Il décida de tenter sa chance à Paris, ville mythique pour tout jeune lorientais des années 1830, puisque cette jeunesse y était représentée par Hugo, Musset, Géricault, Gudin. Quitter le foyer familial a certainement été une épreuve pour cet homme si attaché à sa mère et à sa soeur, mais l’attraction de la peinture était plus forte.

Quel pouvait alors être son bagage pictural sur le plan technique ?

En 1827, à 20 ans,  il dessine les Bords de la Blavette. Nous avions des doutes quant à la datation de cette oeuvre, mais la fiche technique du musée d’Orléans mentionne expressément cette date. Où a-t-il appris l’art du dessin et la peinture à Lorient ? Quels sont ses maîtres ?

 

3 Les sociétés littéraires et artistiques de Lorient, une porte ouverte sur l’avenir

La plus connue, la Société Philotechnique était fréquentée par la partie de la jeunesse lorientaise qui s’intéressait aux arts, de toutes natures, comme le terme philotechnique le montre.  Les historiens divergent quant à la date de sa création. Elle a été constituée par une dizaine de personnes lors de la réunion du 19 septembre 1832 et officiellement créée en octobre 1833. Si on part du principe que Michel Bouquet présente une Marine, Vue prise au Port-Louis près Lorient, effet de brouillard, soleil levant pour la première fois à Paris au salon de 1835, c’est que cela ne fait que trois ans qu’il fréquente la société philotechnique. A cette date il réside déjà à Paris au 17 rue Saint-Lazare, passage Tivoli. Lui a-t-il suffi de trois ans pour atteindre un niveau technique qui lui permette d’être sélectionné par un jury dont on sait l’intransigeance ? Il est clair que non, d’autant plus que selon George Gaigneux in Le cercle philotechnique de Lorient, Michel Bouquet occupait déjà à Lorient la fonction de commissaire de cette société, ce qui fait de lui un personnage dont les talents et l’entregent sont déjà reconnus.

Il nous faut donc admettre qu’il fréquentait précédemment une autre organisation de même type, celle de la Société du cercle, dite aussi Cercle philotechnique. Cette dernière, étroitement contrôlée par le pouvoir et parfois menacée de fermeture,  avait été créée officiellement en 1806, mais on sait que ses statuts remontaient à la fin du XVIIIe siècle. Elle apparaît comme étant une succursale lorientaise de la Société du Serpent d’or de Port-Louis – à laquelle appartenait Coroller du Moustoir – qui devait se dissoudre entre 1830 et 1835.

Son règlement de 1808 faisait mention de lecture de journaux et d’ouvrages de littérature, de jeux de cartes et de billard, et un article avait pour objectif de cultiver et d’encourager les arts. Le dessin et la peinture en faisaient-ils partie ?

Parmi ses 81 membres, des représentants du commerce lorientais fréquentaient ce cercle : Vrignault, Henry, Chardin, Le Jeune, Besné et Pros. S’il le désirait, le père de Michel Bouquet y avait toute sa place, et par extension son fils. Est-ce là qu’il a appris à dessiner ? Le musée d’Orléans détient en effet un dessin de lui, le premier dessin réalisé dont nous ayons connaissance : il date de 1827, l’âge de ses vingt ans, la même année où Brizeux fit paraître une Petite comédie en vers, intitulée Racine, et représentée au Théâtre-Français, à Paris.

 

Une vue des bords du Blavet

Michel Bouquet, Paysage breton : vue prise au bord de la Blavette, lavis, plume, 20x22cm, 1827, don de l’artiste © Musée d’Orléans

 

Il a déjà le sens de la composition, de la perspective accentuée par le coude de la rivière. Le premier plan est un peu monotone et répétitif, mais le traitement de l’arbre à droite est prometteur. On retrouve ici ce qui va être une des constantes de son oeuvre : un cours d’eau calme, des arbres de différentes natures, une présence humaine très allégée, indiquée ici seulement par la présence de la maison et de ses dépendances, un espace empli de sérénité contemplative, avec, comme il lui arrivera très rarement dans ses toiles et dessins, au fond une fabrique, élément indicateur de la première révolution industrielle en cours. La date de création est attestée par le document ci-dessous.

 

Michel Bouquet, Vue prise sur les bords de la Blavette en Bretagne, Acte administratif d’entrée dans le musée © Musée d’Orléans

 

Cette oeuvre peut être mise en relation avec un maître du dessin du XVIIIème siècle, Aignan-Thomas Desfriches, 1715-1800, né à Orléans.

Aignan-Thomas Desfriches, Paysage animé au moulin, crayon noir, estompe, lavis gris et grattage sur papier, 9x15cm, 1773 © Collection particulière

 

Aignan-Thomas Desfriches, Paysage animé au moulin, crayon noir, estompe, lavis gris et grattage sur papier, 9x15cm, 1773 © Collection particulière

 

Aignan-Thomas Desfriches, Paysage animé, crayon noir, estompe, lavis gris et grattage sur papier, 7x13cm, 1774 © Collection particulière

 

Les thématiques fondamentales de l’oeuvre de Michel Bouquet s’y retrouvent : des arbres et des chaumières en bord de rivière, des pêcheurs, une petite barque de forme monoxyle avec quelques personnages. Ce dessinateur est né à Orléans. Michel Bouquet lui rend-il hommage en faisant don de l’un de ses premiers dessins au musée de cette même localité ? Mystère.

Quels étaient ses maîtres ?

On sait qu’il existait aussi une Société littéraire, qui siégeait 2 rue Littéraire à Lorient qui pouvait receler des livres en relation avec l’art, où le jeune Bouquet a pu être se faire l’oeil avec des dessins, pastels ou peintures du XVIIIe siècle. Cette Société littéraire avait, selon un rapport d’un sous-préfet en 1814, plus de trente ans d’existence, ce qui fait remonter sa création avant 1784. Elle était fréquentée par une majorité de personnes issues du monde du commerce, monde auquel appartenait le père de Michel Bouquet. Les livres contenus dans cette bibliothèque pourraient provenir pour partie de la bibliothèque de la Société du Serpent d’or de Port-Louis qui avait été confisquée au profit de la Commission d’Instruction publique de la Société populaire de Lorient en juillet 1794, lors de la Grande Terreur révolutionnaire, soit quelques jours avant la chute de Robespierre datée du 10 Thermidor / 28 juillet 1794.

Quant à la Société philotechnique sise 31 rue du Port, à quelques cent mètres de la maison de Michel Bouquet, elle comptait elle 125 titulaires âgés d’au moins 21 ans, devant verser 40 francs de cotisation, ce qui excluait les plus pauvres. Elle était subdivisée en trois sections artistiques : musique, peinture, littérature.

Chaque section, sous la responsabilité d’un commissaire,  imprimait une revue en relation avec son domaine de prédilection et respectivement intitulées Le Troubadour, l’Artiste, le Voleur. Les peintres amateurs travaillaient sur des  chevalets, au deuxième étage, dans une mansarde. C’est là que Michel Bouquet devait affiner sa technique picturale entre 1832 et 1835. On y donnait aussi des concerts au premier étage, l’économe était chargé d’acheter les instruments de musique. Par déduction on peut penser que ce même économe était chargé d’acheter les pinceaux et brosses, plumes, encres, fusains, craies, pastels, pigments, liants et solvants nécessaires à la peinture à l’huile, des toiles et papiers spéciaux nécessaires aux artistes en herbe. Mais les dépenses devaient de toute façon être chichement comptées, les parents de Michel Bouquet n’y voyant dans un premier temps qu’une distraction passagère. Le dos du dessin de 1827 est révélateur à cet égard, puisqu’il établit que ce dessin a été réalisé au dos d’une chute de toile peinte qui devait décorer une maison

 

 Michel Bouquet, Paysage breton : vue prise au bord de la Blavette, lavis, plume, 20x22cm, 1827, dos du dessin, don de l’artiste © Musée d’Orléans

 

Puis on s’installa au 35 rue du port, un bel immeuble avec des balcons en fer forgé. On acheta un piano et un billard,  c’est dire que la Société disposait désormais, ou de revenus confortables, ou de riches mécènes, comme le trésorier Detroyat, propriétaire de plusieurs immeubles dans la ville ou encore de particuliers aisés qui consentaient des prêts. Achetait-elle des livres consacrés aux techniques artistiques ? De nombreux ouvrages circulaient depuis le XVIIIème siècle comme celui de Le Clerc, Traité de géométrie théorique et pratique à l’usage des artistes, Paris, chez Jombert, 1764, qui contenait 45 planches explicatives dépliantes.

On y rencontrait aussi les poètes Ernest Boyer, et son demi-frère, Julien-Pélage Auguste Brizeux, qui passera deux ans complets comme avoué à Lorient de 1822 à 1824 avant que de partir pour Paris et avec lequel Michel Bouquet, selon son neveu, se liera d’amitié jusqu’à sa mort. Venaient également dans le local un musicien de talent, qui était dans le civil un médecin philanthrope : le docteur Bodélio ainsi que le philosophe Charles Nodier, un des initiateurs du mouvement romantique, qui avait participé à la création d’une société secrète appelée les Philadelphes en 1797,  et qui connaissait bien les Provinces Illyriennes dans les Balkans, espaces reliés par la Save et le Danube à la Modavie-Valachie, l’Ecosse et les oeuvres de Walter Scott, espaces géographiques et mémoriels que Michel Bouquet représentera plus tard dans de magnifiques dessins.

D’autres personnes fréquentaient cette société. Pierre-Eugène Guieysse ami de Souvestre, l’auteur des Derniers Bretons paru la même année, avec lequel il a suivi ses études au Lycée de Pontivy, et qui adhère en 1836 à la société philotechnique de Lorient. Possédant également des talents de dessinateur, il va illustrer de vignettes le poème Marie de Brizeux. in Georges Mahé  “Deux grands amis lorientais : Brizeux et Guieysse”, Les Cahiers de l’Iroise, 1971, pp 19-23. Il y  retrouve le peintre Octave Penguilly l’Haridon, qui est aussi illustrateur d’œuvres d’Emile Souvestre. Si Michel Bouquet a été en contact avec ces professionnels de la littérature et de la peinture, on comprend mieux qu’il ait pu faire plus facilement sa place à Paris.

Est-ce avec Octave Penguilly l’Haridon qu’il a eu la possibilité d’affiner ses aptitudes artistiques ? Celui-ci entré à Polytechnique en 1831 va, tout comme Michel Bouquet, être admis à exposer pour la première fois au Salon de 1835, deux dessins à la plume faisant référence à sa province natale : Danse de paysans bretons, Marché de Bretagne. A ce jour nous n’en savons rien.

Ce dont nous sommes sûrs c’est que ces sociétés ont orienté de manière définitive Michel Bouquet vers l’amour de sa province natale, la Bretagne.

L’idée partagée par les membres dirigeants de cette société était la promotion de la culture bretonne « en créant une fondation pour la civilisation de la Bretagne » in Archives Municipales de Lorient, 1D17, 23 mars 1836. Ils proposent en 1836 à la mairie de Lorient de créer un concours général annuel pour les arts auquel seraient appelés et admis les bretons. Est-ce cette discrimination par rapport aux artistes issus d’autres régions françaises qui entraîne un refus de la part des autorités locales ? Toujours est-il que l’argument avancé par le conseil municipal relève d’un autre ordre, celui de « l’absolue nécessité de pourvoir à des besoins moins en rapport avec la jouissance de la classe aisée, et plus impérieux par conséquent puisqu’ils tiennent aux souffrances de la population malheureuse ». La Société philotechnique était donc bien perçue comme la société des élites fortunées, à laquelle Michel Bouquet appartenait.

Michel Bouquet avait-il eu accès à des reproductions ou à des oeuvres originales pour s’exercer à la copie ?

La Société  détenait en tout cas des dessins de maîtres du XVIIIe siècle – dont elle avait peut-être héritée des sociétés précédentes – comme en témoigne l’oeuvre ci-dessous, sur laquelle figure en haut à droite le tampon de la Société philotechnique de Lorient. Ce travail qui est également réalisé en partie à la plume est à mettre en relation avec la première technique développée par Michel Bouquet pour son dessin de 1827 et celle présentée au Salon par Penguilly L’Haridon. L’apprentissage à Lorient dans les années 1820 a pu donc se faire par la copie des oeuvres anciennes fournies par les deux sociétés, celles du Cercle et la Philotechnique. Que sont devenus les autres dessins qu’elles possédaient ? Avaient-ils accès à des huiles sur toile ? Nous l’ignorons, encore qu’il faille se souvenir que nombre de maisons de maître, aristocratiques ou détenues par des commerçants ayant assis leur fortune depuis le XVIIIe siècle devaient être remplies de peintures à l’huile et de dessins de qualité et il n’est pas interdit de penser qu’ils pouvaient en prêter pour copie, ou les montrer à des jeunes gens passionnés par l’art. En outre leur ouverture professionnelle à l’international ne devait pas les détourner d’oeuvres de maîtres de l’Angleterre ou des Pays-Bas. Et l’oeuvre ci-dessous est celle d’un italien..

 

Francesco Salvatore Fontebasso 1707-1769, Etude de trois hommes, Encre brune, plume, 29x20cm, Tampon de la Société Philotechnique de Lorient, s.d. © vente Briest Poulain Tajan, lot 15, Paris, 26 mars 2014

 

Francesco Salvatore Fontebasso 1707-1769, Etude de trois hommes, Encre brune, plume, 29x20cm, Tampon de la Société Philotechnique de Lorient, s.d. © vente Briest Poulain Tajan, lot 15, Paris, 26 mars 2014

 

Et celle-ci attribuée à un hollandais

Ecole hollandaise du XVIIe siècle, Mère et ses deux enfants, sanguine, 24x19cm, Tampon de la Société Philotechnique de Lorient, s.d. © vente Ader, lot n°18, 26 mars 2015

 

C’est sur ces magnifiques exemples que les élèves pouvaient s’appuyer lorsqu’ils les copiaient ou, ce qu’on peut légitimement envisager, qu’un artiste confirmé  leur expliquait la technique fondamentale du dessin, ses principes de base incontournables comme l’utilisation de la plume, de la pierre noire, de la sanguine, de la craie pour mettre en lumière les volumes, les modelés, les contrastes, l’agencement général et progressif du travail nécessaire à la construction du dessin.

 

Francesco Salvatore Fontebasso 1707-1769, Etude de trois hommes, Encre brune, plume, 29x20cm, Tampon de la Société Philotechnique de Lorient, s.d. © vente Briest Poulain Tajan, lot 15, Paris, 26 mars 2014

 

Francesco Salvatore Fontebasso, élève de Sébastiano Ricci,  était notamment connu pour la prolificité et la technique de ses dessins, l’utilisation de la plume ou de la pierre noire par l’emploi de hachures serrées et orientées dans différentes directions pour modeler les volumes et donner le rendu de la matière, ici en l’occurrence la musculature humaine. Ce travail de hachures est très explicite dans les dessins des paysages écossais que Michel Bouquet fera en 1845.

 

Michel Bouquet, The Tourist’s Ramble in the Highlands, Large, London and Paris, 1845 © Médiathèque Les Ursulines, Quimper

 

Et si la Société philotechnique de Lorient était assez riche pour posséder ces dessins, elle devait certainement disposer d’une bibliothèque. On sait que Le Déan, député de Lorient lui avait fait attribuer dans les années 1830 un lot de 12 volumes traitant de la littérature et des Beaux-arts. On peut penser que ces ouvrages n’étaient pas les seuls à y figurer. La culture artistique de Michel Bouquet s’est certainement faite par cet accès aux créations des artistes des siècles précédents. C’est peut-être là qu’il a découvert quelques-uns de ses peintres préférés, Claude Lorrain, Gainsborough ou Hobbema. La bibliothèque de Lorient de 1894 a-t-elle trouvé là une partie de ses fonds ? Ces ouvrages ont-ils aussi été détruits dans les incendies successifs qu’a connu la ville de Lorient ?

En tout cas Michel Bouquet a toujours été reconnaissant envers l’association qui lui a permis de commencer à dessiner et à peindre. Quelques années plus tard, il lui fera don d’un exemplaire de son ouvrage de luxe sur les Highlands écossais,  The Tourist’s Ramble in the Highlands, Large, London and Paris, 1845.

La formation de départ à Lorient en matière picturale est une chose, mais devenir l’élève d’un des maîtres les plus en vue de la monarchie française à Paris en est une autre. En effet, à Paris, Michel Bouquet a été admis à suivre les cours et à travailler dans l’atelier de celui qui a été l’un des peintres préférés du roi de France de 1824 à 1830 Charles X, et qui est devenu un ami de son successeur depuis cette date, le roi des Français Louis-Philippe Ier. Nous voulons parler ici de Théodore Gudin.

Bouquet 1 Le goût et l’apprentissage du dessin à Lorient