Bouquet 18 Vendre ! Accepter les lois du marché, se mettre dans le champ du visible médiatique

 

18  Vendre ! Accepter les lois du marché, se mettre dans le champ du visible médiatique dans les années 1860, de l’échelle locale à l’échelle internationale

 

Soulignons la position particulière de Michel Bouquet dans le domaine de la faïence.

Il travaille seul à une époque où la division du travail est de plus en plus accentuée dans les fabriques, notamment dans les grandes fabriques anglaises. La fabrication d’un objet relève parfois de 20 professions différentes. La céramique n’y échappe pas. Théodore Deck par exemple est entouré d’un essaim d’artistes dans son entreprise.

Michel Bouquet, lui fait tout, tout seul, ou en s’appuyant sur les conseils d’amis ou d’ouvriers, d’artisans et techniciens de Sèvres : ses recherches dans la littérature technique ou artistique,  ses études physiques d’objets qu’il a sous les yeux chez lui, dans les musées, dans les collections privées ou publiques, sa maîtrise difficile et progressive des effets des oxydes de couleur, de la technique gestuelle si particulière de cette peinture qui n’offre absolument aucun repentir, et même la recherche de la cuisson la plus adaptée, avec les spécialistes les plus réputés sur la place de Paris. Après sa période de travail à Sèvres, Michel Bouquet veut maîtriser tous les stades d’un processus qui est d’une complexité redoutable.

Mais son indépendance ne se limite pas à la création effective de ses oeuvres. Il adopte la même attitude en ce qui concerne la maîtrise de la vente de ses oeuvres.

Jamais Michel Bouquet ne sera l’esclave rémunéré à la tâche, ou sous contrat avec un marchand qui lui imposerait le rythme et les tarifs de ses créations, comme Henry Moret avec Durand-Ruel. Non. Michel Bouquet est libre, totalement libre de vendre ce qu’il veut, à qui il veut et au prix qu’il veut ou négocie par lui-même, comme on peut le voir ci-dessous.

Une élégance et un détachement dans la manière de fixer le prix qui sont le signe d’un fin négociateur

Michel Bouquet, Lettre à un destinataire inconnu, s.d. © Bibliothèque historique de la Ville de Paris, Ms 3061, f. 190

 

C’est cela qui est parfaitement étonnant chez cet homme, sa farouche volonté d’indépendance picturale. Il peint ce qu’il a envie de peindre,  sa vraie passion la nature, et ce tout au long de sa très longue carrière artistique – 60 ans de carrière !  Une indépendance également commerciale et financière,  ne devant rien à personne, même pas à une femme, ni à des enfants, un homme totalement épris de liberté qui nous fait penser à un personnage tout aussi étonnant du XVIIIe siècle, Valentin Jamerai-Duval, avec lequel il se serait très bien entendu. Il faut avoir une personnalité bien trempée pour réunir toutes ces qualités qui lui permettent de dire : je suis un homme libre, et de l’être.

C’est lui qui décide des stratégies commerciales et médiatiques qu’il va mettre en oeuvre pour vendre ses faïences peintes sur émail cru stannifère, cuisson au grand feu.

Face à l’ampleur de ses créations, nous avons décidé de les partager en deux parties, à la fois politique par la césure choisie, une première période où Michel Bouquet crée sous le régime impérial de Napoléon III, puis une seconde, celle de la Troisième République pendant laquelle il va continuer à produire et vendre ses faïences cuites au grand feu, mais une césure aussi artistique, puisque les années 1870 montrent que Michel Bouquet crée de nouvelles couleurs et recherche de nouveaux effets picturaux.

 

1 Se rendre visible d’emblée auprès de ses ( futurs ) pairs : une exposition en 1863 dans la mecque de la faïence : Nevers

2 Susciter l’effet de curiosité en acceptant les lois du marché : le recours aux marchands avec Goupil § Co

3 Tester ce nouveau marché pictural dans quelques villes de province

4 Se faire reconnaître officiellement par ses pairs, les artistes industriels, en jouant de l’effet de nouveauté

5 Participer au mouvement de la modernité industrielle en exposant au Palais de l’Industrie en 1863 et 1864 : le Beau dans l’Utile

6 Utiliser le champ politique comme support publicitaire : les faïences du Transatlantique « Princesse Eugénie » en 1864

7 Frapper un grand coup médiatique par la technique de l’inondation créative : l’exposition de 1865

8 Susciter la controverse médiatique : que l’on parle de moi en bien, ou en mal, mais que l’on parle de moi !

9 Amplifier le succès initial par une participation systématique aux salons parisiens

10 Vendre des plaques de faïence à des particuliers dans le cadre de la Société des Arts unis

11 Participer à la mondialisation du champ artistique : les Expositions internationales

 

 

1 Se rendre visible d’emblée auprès de ses ( futurs ) pairs : une exposition en 1863 dans la mecque de la faïence : Nevers

Ce n’est pas un hasard si Michel Bouquet se rend à Nevers pour une de ses premières manifestations dans le domaine de la faïence. Il s’y rend avec trois objectifs : être admis dans la plus prestigieuse,  historiquement et qualitativement,  des expositions de céramique ; se frotter aux meilleurs spécialistes dans le domaine de la faïence, dont les plus prestigieux comme Théodore Deck ; en attendre, dans le cadre d’une exposition suivie à l’échelle européenne, des retombées médiatiques importantes.

Coup de maître pour cette première exposition ; il obtient une mention honorable du jury en céramique artistique.

L’aristocratie et le pouvoir impérial sont présents dans la communication et l’organisation.  L’exposition est ouverte le 5 juillet 1863, sous la présidence du comte de Gallac, préfet de la Nièvre. C’est Charles du Bus, dans la Gazette des beaux-arts, Claye, 1863 qui retrace le déroulé de cette manifestation. Le retour de la faïence sur la scène artistique est un mouvement de fond encouragé par les autorités. C’est un conseiller de préfecture, Louis du Broc de Segange, qui écrit la même année un ouvrage sur la faïence de Nevers qui fait encore aujourd’hui autorité.

 

Louis du Broc de Segange, La faïence, les faïenciers et les émailleurs de Nevers, Publication de la société nivernaise, 1863 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Un commentateur, Albert Jacquemart, Gazette des Beaux-Arts, courrier européen de l’art et de la curiosité, juillet 1863, p. 194 se rend compte que la peinture sur émail, dont les créations de Michel Bouquet, est remarquablement placée : « Sur la place, des bannières nous indiquent le lieu où l’exposition officielle nous attend. Un véritable étonnement nous saisit dès l’entrée. Le vestibule étincelle des reflets de la peinture céramique…le visiteur se demande si le programme de concours appelait ce développement insolite des oeuvres de nos potiers. »

Michel Bouquet n’est donc pas le seul à s’être aventuré sur ce terrain, il a des concurrents, et des plus sérieux, des personnes qui ont un long passé professionnel derrière eux, plus de 20 ans pour certains d’entre eux, comme Théodore Deck, dont l’entreprise, qu’il gère avec son frère compte de nombreux employés, joue également sur la médiatisation, notamment par sa capacité à produire des vases gigantesques, de plus de deux mètres de circonférence.

Jacquemart s’enthousiasme pour cette nouveauté et se comporte comme le public « Nous parcourons à la hâte les rayons des poteries du passé ; celui-ci peut attendre ». Il se demande si ces nouvelles créations sont viables en terme de commercialisation future « On doit le comprendre : obéir à des tendances nouvelles sans servilité, sans erreur, diriger le goût par le despotisme du talent, ce n’est pas chose facile. »

Michel Bouquet y est immédiatement remarqué par cet écrivain. C’est un collectionneur acharné de céramiques orientales – près de 600 pièces – qu’il revendra à Adrien Dubouché, l’homme qui est à l’origine du Musée national de la céramique à Limoges. Dix ans plus tard, en 1873, Jacquemart publiera une Histoire de la céramique mais sans aborder la technique utilisée par Michel Bouquet. Dans sa table analytique, le mot émail n’aborde qu’une infime partie des thématiques qui devraient être couvertes par son titre son titre à l’ambition démesurée Etude descriptive et raisonnée des poteries de tous les temps et de tous les peuples ;  les mots étain, plomb, stannifère, n’y figurent pas.

 

H. Catenacci et J. Jacquemart, Histoire de la céramique : étude descriptive et raisonnée des poteries de tous les temps et de tous les peuples, Paris, Hachette, 1873, 750 p. © Collection particulière

 

Albert Jacquemart, qui n’est pas un artiste, ni un professionnel de la céramique, est un peu déstabilisé par l’approche de Michel Bouquet, plus artistique qu’utilitariste. « Monsieur Michel Bouquet à la touche large, une couleur harmonieuse ; mais il doit se rappeler, en posant ses couleurs minérales, qui décorent une assiette, une coupe, un vase, et que ces objets ne doivent perdre ni leur galbe, ni leur caractère, même sous de jolis paysages et de gracieuses guirlandes de fleurs. »

Il a en cela raison : les plats de Bouquet ne sont pas faits pour y manger dedans, mais pour illuminer par leur présence les murs d’une pièce. Ce qui heurte visiblement Albert Jacquemart « La sobriété des procédés est l’un des éléments de succès de la faïence » c’est l’exubérante inflorescence créative de Michel Bouquet qui n’hésite pas à mettre sur le même objet un paysage et une décoration

 

Michel Bouquet, Plat à reptiles, papillons et feuillages, Peinture sur email cru stannifère, Faïence au grand feu, don de l’artiste, 1862 © images-art.fr, Musée des Arts décoratifs, inv. UC  1046

 

Il a également raison de rappeler que l’artiste doit tenir compte de la nature du support.

Tout entier à ses recherches Michel Bouquet ne néglige pas pour autant cette piste dans les années suivantes, en produisant des plats de facture a priori plus classiques, l’essentiel pour lui étant de vendre et de s’adapter aux goûts de sa clientèle, quoique, si le plat ci-dessous présente une apparence de classicisme, il n’en est pas de même pour un regard plus observateur.

 

Michel Bouquet, Plat rond avec paysage, 40cm,  Genlis et Rudhardt Paris, 1867   ©images-art.fr, Musée Adrien Dubouché , Limoges, ADL 4814

 

Les deux premiers cercles de l’entourage extérieur sont ce que l’on attend d’un service de qualité, représentant pour le bord extérieur des médaillons entourés de putti à la torche dans le goût italien du XVIe au XVIIIe siècle, séparés en haut et en bas par des filets de marli jaune et bleu,

 

 

Michel Bouquet, Plat rond avec paysage, détail, 40cm,  Genlis et Rudhardt Paris, 1867   © images-art.fr, Musée Adrien Dubouché , Limoges, ADL 4814

 

liés entre eux par des arabesques de feuillages et de fleurs, mais l’intérieur des quatre médaillons représente des personnages étranges, doublement ailés, dans des positions très particulières. Ils font plutôt penser à des faunes ou à des diablotins. Une représentation des vices comme la luxure ou l’intempérance ? Une représentation des arts comme la musique ou la danse ? Etrange ambiguïté.

 

 

 

Michel Bouquet, Plat rond avec paysage, détail, 40cm,  Genlis et Rudhardt, Paris, 1867   © images-art.fr, Musée Adrien Dubouché , Limoges, ADL 4814

 

Pour la couronne intermédiaire, des arabesques complexes, un mélange de végétal et de guirlande de tissu bleu, avec un oiseau qui quitte ou revient au nid, tout cela sur un fond blanc crème dont la glaçure présente un réseau de fentes fines, le craquelé, ce qui suppose de la part de Michel Bouquet, ou la maîtrise de ce procédé, ou une demande particulière qu’il a faite aux cuiseurs de la manufacture Genlis et Rudhardt.

 

 

Michel Bouquet, Plat rond avec paysage, détail, 40cm,  Genlis et Rudhardt, Paris, 1867   © images-art.fr, Musée Adrien Dubouché , Limoges, ADL 4814

 

Le médaillon central entouré d’un décor de courbes et de contre-courbes montre l’utilisation du compas. L’originalité du paysage réside dans  l’utilisation de la grisaille avec cette fois-ci d’un travail sur les tons et les valeurs, du gris très pâle au gris très foncé virant sur le noir, inspiré du lavis, avec la recherche d’un jeu de nuances dans la parure forestière. Une approche originale, car la quasi totalité des faïences exploitent les couleurs primaires et secondaires, vives. S’agit-il de gris colorés ? Il nous faudrait avoir le plat sous les yeux. Une référence aux artistes limousins du XVIème siècle comme Pierre Pénicaud ou un clin d’oeil à la photographie, qui prend un essor considérable dans les années 1860 ?

 

L’effet des miroitements de l’eau est joliment traité

Michel Bouquet, Plat rond avec paysage, détail, 40cm,  Genlis et Rudhardt, Paris, 1867   © images-art.fr, Musée Adrien Dubouché , Limoges, ADL 4814

Le jury, après de longues discussions, procède à la remise des récompenses parmi les participants de l’exposition de Nevers de 1863.

M. Giuseppe Devers, élève d’Ary Scheffer qui fréquentait tout comme Michel Bouquet le salon de Mme Marjolin, fille d’Ary Scheffer,  et qui avait déjà réalisé une partie de la décoration du tombeau du père de l’empereur Napoléon III, est choisi pour recevoir la Grande médaille d’or de l’Empereur.

 

La Médaille d’or est attribuée à M. Jean à Paris, un céramiste en faïence,

Auguste Jean, Plaque de faïence émaillée, 60 x 24 cm, maison Pichenot, s.d.  © vente Aguttes, lot 405, 18/11/2011

 

qui deviendra par la suite un verrier extraordinaire, précurseur de l’art nouveau.

 

 

 

 

 

 

Auguste Jean, Diverses réalisations en verre, s.d.  © Le verre, le cristal et la pâte de verre.wordpress.com

 

Théodore Deck, connu internationalement pour son fameux bleu persan, qui a exposé pour la première fois ses propres créations en 1861, participé en 1862 à l’Exposition universelle de Londres, et qui deviendra en 1887 Directeur  de la Manufacture de Sèvres, reçoit la médaille d’argent avec Pinart de Paris et Signoret de Nevers. Médaille de bronze pour Avisseau de Tours, Barbizet de Paris, Laurin de Bourg-la-Reine.

 

Manufacture de Théodore Deck, Plat, d’une paire, faïence à décor à déclinaisons de bleus, branchages fleuris oranges et rosés, diamètre 58cm, signé et daté, 1862 © vente Pousse-Cornet, lot  216, 28 novembre 2017

 

J.B. Waring, Hippolythe Pinart, Chefs d’oeuvre d’art et de sculpture industrielle, Exposition internationale de Londres 1862, Londres,Day and Son,  1863 © Collection particulière

 

Dans ce contexte de compétition au plus haut niveau où un Théodore Deck peut et pourra compter sur le travail de conception et d’exécution d’une myriade d’artistes qu’il emploie et rémunère , obtenir une mention honorable pour Michel Bouquet en céramique artistique alors que cela ne fait que deux ans qu’il travaille, seul et à son compte, est remarquable. Une mention qu’il partage à égalité avec des faïenciers professionnels : Rudhart et Genlis de Paris.

Une partie des faïences de Michel Bouquet sont acquises par des amateurs.

Son objectif d’être visible médiatiquement en figurant en compagnie de noms, prestigieux, de créateurs de faïence à l’échelle nationale, et pour certains déjà connus à l’international comme Deck, est rempli. En effet, on parle de Michel Bouquet – et c’est son but ardemment souhaité –  dans un certain nombre de publications.

 

Moniteur des Arts, 1863 © Université de Chicago

Louis Auvray, Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, Tome V, 1863, p 87 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

 

2 Susciter l’effet de curiosité en acceptant les lois du marché : le recours aux marchands avec Goupil and Co, Cadart et Luquet

Jamais le marché, la vente, la spéculation ne sont éloignées de l’art. En 1841 la lutte faisait déjà rage entre les marchands et les spéculateurs de toute nature autour des œuvres du salon. Quelques rimes donnent le ton :

« Toi qui fais du métier, pour l’amour d’un salaire,

Du règne industriel accepte les hasards.

Vous appartient-il bien de fronder le commerce,

Fabricants de tableaux, impuissants créateurs ?

Votre art n’est qu’un trafic, et la main qui l’exerce

Est l’aveugle instrument de froids spéculateurs. »

 

Michel Bouquet expose dès l’année suivante chez l’un des plus célèbres marchands d’art et chef d’entreprise Adolphe Goupil, qui fait partie de sa génération, un an seulement séparant les deux hommes.

Goupil a fait fortune en utilisant, pour diffuser les oeuvres d’art à grande échelle,  les nouvelles inventions technologiques du XIXème siècle dans les domaines de la gravure sous toutes ses formes, gravure sur cuivre, sur acier, lithographie, et sa grande invention, la typogravure en 1869 à partir de clichés photographiques, créant ainsi une véritable industrie de l’image artistique, et aussi une marchandisation accélérée des oeuvres d’art par reproduction, ce qui vaudra à son employé Vincent van Gogh de se faire licencier pour l’avoir dénoncée auprès de clients.

Ce n’est pas un hasard si Michel Bouquet le choisit, il sait qu’il va pouvoir bénéficier d’un réseau de vente extrêmement efficace et accéder au marché international de l’art. Adolphe Goupil, devenu marchand de tableaux et de dessins en 1846 et Michel Bouquet se connaissent bien. Le premier a fondé son entreprise en 1827, le second a commencé à percer en 1835, le second s’est ouvert sur l’international dès 1839, le premier s’est développé dès les premières années par un réseau à l’échelle européenne, dès 1845 à l’échelle mondiale, notamment aux Etats-Unis en fondant une succursale à New-York,

 

Siège de la maison Goupil aux Etats-unis

Siège de la maison Goupil, 9e rue Manhattan, New York, Photographie, 1860 © The New York Public Library Digital Collections

 

ce qui permet à Bouquet de profiter d’une clientèle américaine. Un certain nombre de ses oeuvres se trouvent sur le continent nord-américain, entre des mains privées naturellement, dont l’une a longtemps figuré dans un musée privé américain : le Corcoran Muséum.

 

Une oeuvre commentée dans le chapitre 4 et actuellement détenue par la Norton Simon Foudation, Pasadena, Californie

Michel Bouquet, Halte de chasse dans la forêt de Fontainebleau, Huile sur toile, 41 x 58  cm, Salon de 1847, n° 196 du livret du Salon, Toile ayant appartenu au Corcoran Museum © vente Sotheby, 03 mai 1979

 

The Corcoran Museum of Art, Washington

Catalogue de l’exposition, The Corcoran Gallery of Art, 1893 © Université de Chicago

 

Il y figurait encore en 1893 accroché aux cimaises de cette galerie de Washington, qui abritait également des tableaux de Delacroix, Degas, Monet,etc.

Catalogue de l’exposition, The Corcoran Gallery of Art, 1893 © Université de Chicago

 

Michel Bouquet n’a jamais signé de contrat d’exclusivité avec Goupil et ne lui confiera jamais ses droits de reproduction de l’oeuvre. Ce que les héritiers d’Ary Scheffer regretteront, étant obligés d’intenter un procès à Adolphe Goupil pour récupérer les droits sur les oeuvres de leur ascendant, procès qu’ils perdront…

Certains peintres payés par Goupil pour une oeuvre verront le marchand gagner 6 fois la même somme pour chaque vente d’une copie gravée. Bouquet est trop fin marchand pour confier ses intérêts à Goupil, surtout que cette maison va non seulement faire des répétitions d’oeuvres dans d’autres formats, mais aussi des faux, voir à ce sujet Hélène Lafont Couturier, La maison Goupil ou la notion d’oeuvre originale unique en question, Revue de l’art, 1996, pp.59-69… On comprend mieux pourquoi Vincent van Gogh a été rapidement licencié.

Cermak, l’homme qui a fait un portrait de Michel Bouquet, Alfred de Dreux, dont Michel Bouquet connaît la soeur, sont des artistes qui travaillent avec Goupil. Michel Bouquet n’y fait qu’exposer, les accrochages aux cimaises de la salle d’exposition de l’hôtel Chaptal appartenant à Goupil étant gratuits.

 

La galerie d’exposition

 Galerie de l’exposition de peintures Goupil, gravure sur bois, Le Monde illustré, 12 mai 1860 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Il est exposé ainsi en compagnie de Gérôme qui est le gendre de Goupil, Vernet, Ary Scheffer, Gleyre, Rousseau.

A. Lemercier dans  L’Union des arts : nouvelles des beaux-arts, des lettres et des théâtres, 6 février 1864 souligne le succès rencontré par les faïences de Michel Bouquet : « Monsieur Michel Bouquet, paysagiste longtemps voué au culte du pastel, vient de faire une curieuse tentative dont le résultat, bien qu’imparfait encore est de nature à préoccuper vivement les amateurs de procédés nouveaux.

Un public nombreux se pressait hier à la porte de Monsieur Goupil pour examiner une faïence d’assez grande dimension, peinte sur émail cru. Ce qui nous surprend, ce n’est pas de voir un paysage sur faïence. On en fait souvent entrer, et des plus jolis, dans la décoration de fabrique. Et ceux-là ne sont jamais d’un coloris ni bien vrai, ni bien varié. »

 

Magasin de gravures et d’exposition Goupil au 19 rue Montmartre, à 600 mètres de l’appartement de Michel Bouquet

 

Adolphe Goupil, Magasins du boulevard Montmartre,  1869, in Agnès Penot, La maison Goupil et la globalisation du marché de l’art au XIXe siècle, 1869 © Catalogue du fonds de Goupil & Co

 

Michel Bouquet joue sur la surprise créée par la nouvelle palette de couleurs vitrifiables que ses recherches lui ont permis de découvrir « Nous avons constaté, au contraire dans l’essai de Monsieur Michel Bouquet, une énergie de couleur et des variétés de tons qui promettent de nouvelles et précieuses ressources à la peinture de paysages. »

L’auteur insiste particulièrement sur ce qui fait l’estime des acheteurs, l’estime, concept central que recherche l’artiste pour vendre ses oeuvres, celle de la haute maîtrise technique qui lui permet d’employer des couleurs nouvelles faïencières proches du naturel alors que les prédécesseurs, selon Lemercier « ne sont jamais d’un coloris ni bien vrai, ni bien varié. »

 

L’estime de ses acheteurs habituels aussi, par ce qui fait au XIXème siècle la vraie valeur ajoutée, la haute maîtrise du geste, la virtuosité technique du pinceau et de l’oeil : « Elle est d’une pratique minutieuse et si difficile qu’on n’a jusqu’ici pas encore atteint ».

L’estime de ses acheteurs encore, par une représentation qui reste classique pour ne pas trop bousculer les habitus de pensée des acheteurs : « La disposition des lignes de ce tableau est à peu près celle-ci. À gauche un groupe d’arbres occupant les deux tiers du sujet et se reflétant dans une rivière qui baigne tout le premier plan. À droite une prairie bordée à l’horizon de coteaux peuplés de maisons. Les nuages floconneux légers, les eaux transparentes, les lointains harmonieusement dégagés donnent assez bien l’idée d’une aquarelle vigoureuse, dans une trouée ouverte sur le ciel. »

 

Un travail d’une maîtrise technique exceptionnelle dans le rendu de la profondeur des arrière-plans, sur des surfaces extrêmement réduites, tout cela sans pouvoir augurer de manière précise du rendu final, après la cuisson à près de 900 degrés

 

Michel Bouquet, Troupeau à la rivière, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, 1865 © Collection particulière

 

L’estime de ses acheteurs toujours, par la virtuosité qui fait prendre la rigidité du matériau qu’est la faïence pour une aquarelle légère sur un papier tout aussi évanescent : « La masse générale du tableau a bien l’aspect d’une aquarelle poussée à la vigueur. »

Mais il y a aussi de la part de Michel Bouquet une rupture picturale vers la modernité, car ce qui est intéressant ici, c’est que les créations de Michel Bouquet n’hésitent pas à choquer par leur modernité crue et intense les représentations que se font les spectateurs de 1864 d’un paysage, sur le plan visuel, et plus particulièrement pictural

« Le groupe d’arbres de gauche offre de nombreuses nuances de vert dont quelques-unes sont montées de ton et d’une énergie qui va presque jusqu’à la violence ».

 

Michel Bouquet, Troupeau à la rivière, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, Détail, 1865 © Collection particulière

 

Michel Bouquet teste ici la réception des nouvelles couleurs, qu’il a créées, dans certaines de ces faïences afin de voir si elles peuvent être, par leur nouveauté intrinsèque un support de vente rémunérateur. Mais ce n’est pas gagné « Quant à la couleur elle est d’une crudité qui nous semble avoir détruit l’effet de l’ensemble ».

Mais Michel Bouquet n’expose pas ses faïences que chez Goupil. La Revue Contemporaine du 15 janvier 1865 souligne la technique d’inondation employée par Michel Bouquet dans les galeries des marchands : « Les paysages peints par Michel Bouquet sur faïence sont dans toutes les vitrines des marchands de tableaux« .

 

La galerie d’exposition de MM. Cadart et Luquet

 

« On voit en ce moment dans les galeries d’exposition de MM. Cadart, un éditeur d’art européen, et Luquet deux spécimens charmants de ce genre attrayant dont M. Bouquet s’est fait le vulgarisateur ».

 

La luxueuse galerie d’exposition Cadart Luquet au 79 rue de Richelieu, visiblement fréquentée par les femmes aux élégantes toilettes que l’on retrouvera dans les tableaux de  Manet et de Monet

Adolphe Martial-Potemont, Siège de la Société des aquafortistes « Aux Arts modernes », eau-forte, 1865 © National Gallery of Canada

 

Encore une fois Michel Bouquet se glisse chez un éditeur qui n’est pas un parangon de l’art académique officiel, mais qui a fait sa réputation avec les premières eaux-fortes de Manet, Jongkind et Daubigny, futurs éléments moteurs des impressionnistes. Ce marchand fait en outre la promotion de Gustave Courbet auprès des acheteurs potentiels aux Etats-unis.  Aucun a priori chez Michel Bouquet, dès qu’il s’agit de favoriser la vente de ses oeuvres, a fortiori dans une galerie de luxe, et de se rendre médiatiquement visible.

Mais là encore Michel Bouquet reste indépendant, il ne travaille pas avec la Société des Aqua-Fortistes, Eaux-fortes modernes, Publication d’œuvres originales et inédites, 60 gravures à l’eau-forte par an, comme Bracquemond.

 

3 Tester ce nouveau marché pictural dans quelques villes de province

Le problème du Salon de Paris, c’est qu’il n’a lieu qu’une fois par an, et ce dans un temps assez court. Pour les artistes comme Michel Bouquet, il leur faut trouver des acheteurs toute l’année. Grâce à la volonté d’amateurs des arts, et souvent uniquement d’amateurs, il faut le souligner, se mettent en place à partir des années 1850 toute une série d’expositions dans les villes de province. Naturellement ces expositions sont étroitement encadrées par le pouvoir

Ces expositions provinciales peuvent être très rémunératrices pour les artistes qui y participent physiquement.

En 1861 à l’exposition de Bordeaux, les particuliers achètent pour 18 000 francs de tableaux.

Le Comité de la Société des amis des Arts de Bordeaux, instance organisatrice, achète pour 20 500 francs d’oeuvres pour les revendre au moyen d’une loterie annuelle. C’est donc un créneau très rémunérateur qui soulage les trésoreries des artistes.

Une partie d’entre eux, n’ayant pas le don d’ubiquité ou soucieux d’économiser les frais de déplacement, envoient leurs créations par les malle-postes. Le problème qui surgit est celui de la qualité de l’accrochage, que l’artiste ne peut vérifier sur place. On fait donc appel au réseau des amis. C’est le cas de Michel Bouquet qui dans une lettre, ayant appartenu à la remarquable collection de Jean-louis Debauve, s’inquiète de la présentation technique de ses oeuvres.

 

Michel Bouquet, Lettre à un ami inconnu, 9 février 1859 © Vente Collection Debauve, Saintes, décembre 2018

 

1864 Exposition de Toulouse

Le 17 mai 1864 à Toulouse exposition de faïences au grand feu de Michel Bouquet. in Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1864, p.45

L’exposition est un mélange de courants picturaux très divers. La peinture d’histoire avec Bauderon, un élève d’Eugène Delacroix, qui présente Les saturnales romaines. La peinture de paysage avec Coignard et Corot, le médaillé du salon de 1833, de 1848, de 1855, Légion d’honneur en 1856, pas vraiment un refusé du Salon..

La jeune peinture avec Eugène Boudin qui n’a pas encore de prénom dans le catalogue, mais qui expose deux toiles sur ses thématiques préférées, la côte normande et la mer avec Plage du Havre et Brick anglais sortant de Honfleur.

L’intitulé « Beaux-arts appliqués à l’industrie ( céramique ) » accompagnant son oeuvre résume l’ambition de Michel Bouquet: lier les Beaux-arts à l’industrie. Jeter un pont entre ces deux mondes. Se servir de ce lien pour en faire, de par son originalité, un argument de vente. Il fait donc préciser la technique employée dans le catalogue de l’Exposition « Cette faïence est cuite au grand feu et peinte sur émail cru ». Une technique prisée par les amateurs de la faïence du XVIIIe siècle. Mais pour atténuer l’effet de surprise et le côté déroutant de l’oeuvre, il y adjoint deux peintures à l’huile classiques : Soir d’Automne et Vue prise en Picardie, et la liste de ses médailles aux Salons.

 

Union des artistes, Exposition des beaux-arts à Toulouse ouverte le 17 mai 1864, Livret de l’exposition, Toulouse, Chauvin, 1864 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Il y expose une  faïence intitulée Bouvert sur le lac de Genève, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, signé et daté, 1864 © vente Toulouse, 17 mai 1864, Oeuvre non retrouvée

Toujours cet amour de la nature, un lac, et de ses animaux indigènes associés à l’exotisme voyageur européen pour des toulousains fortunés : la Suisse. Il a comme partenaires d’exposition Jules Noël, Diaz, in Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1864, p.45

 

1864 Exposition de Bayonne

Exposition des Arts et de l’industrie Franco-Espagnole de Bayonne. Il se voit décerner une Médaille de troisième classe, Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1864 p. 228 avec Feyen-Perrin Médaille de première classe

 

1865 Exposition de Rouen

Exposition municipale des Beaux-Arts de Rouen, récompenses Grand prix ; le peintre J. Cermack, Razzia des Bachi-bouzouks ; argent, Constant Dutilleux. Signe du succès grandissant qu’il rencontre avec cette nouvelle technique, une œuvre de Michel Bouquet, Paysage, le matin, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, est acquise par la Société des Artistes, Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1865, p.43

 

1866 Exposition de Lille

Elle a lieu du 15 juillet au 31 août 1866. Michel Bouquet y expose deux faïences en compagnie des envois d’Ingres, de Fantin-Latour, Fromentin, Diaz, Gavarni son ami, Gudin son maître et ami, Jongkind, Puvis de Chavannes, Daubigny, Feu Decamps, Feu Delacroix, Henri Schopin, Odilon Redon, Riesener, Harpignies, Jean-Louis Hamon qu’il voit à Roscoff, Constantin Troyon son ami, Alfred Sisley, Meissonier, Gustave Moreau un voisin proche, Morel-Fatio un autre ami, Jean-François Millet, Penguilly-L’Haridon qu’il a connu à Lorient, Camille Pissaro, Viollet-le-Duc, Felix Ziem. Une exposition de 1566 toiles, signe de l’envolée des productions dans ce domaine. Michel Bouquet doit se féliciter d’être passé à une autre technique. in Explications des ouvrages de peinture, dessin, sculpture, architecture, gravure et lithographie figurant à l’exposition des beaux-arts dans la ville de Lille, sous le patronage de Sa Majesté l’empereur Napoléon III, le 22 juillet 1866, Lille, 1866.

1866 Bords de rivière, le matin, Peinture sur émail cru stannifère, cuisson au grand feu, n° 172, Oeuvre non retrouvée

1866 Dans la forêt de Fontainebleau, Peinture sur émail cru stannifère, cuisson au grand feu, n° 173, Oeuvre non retrouvée

 

 

4 Se faire reconnaître officiellement par ses pairs, en jouant de l’effet de nouveauté : la Société Libre des Beaux-Arts

La Société libre des Beaux-arts a été fondée en 1830 et elle siège à l’Hôtel de Ville de Paris, c’est-dire si cette société est en vue. Elle compte de nombreux membres décorés de la Légion d’honneur, ce qui est le signe d’une reconnaissance officielle et sociale élevée. Au mois de juin 1864, moment où la demande, écrite, d’intégration de Michel Bouquet – après présentation de deux parrains –  est étudiée, elle se subdivise en sept classes ( ou départements ) qui traitent tous les domaines qui peuvent être mis en relation avec les arts : la peinture avec un membre de l’Institut comme Président, la sculpture, l’architecture, la gravure,  la musique, la littérature et l’archéologie, et signe d’ouverture intellectuelle, la photographie.

Elle a d’ailleurs compté dans ses rangs Daguerre, le peintre associé avec Niepce, créateur d’un procédé photographique à développement rapide, le daguerréotype. Arago ayant obtenu qu’il tombe dans le domaine public, dès 1841 deux mille appareils et 500 000 plaques sont vendus…Rude concurrence pour la peinture que ce monde d’inventions permanentes. Se saisir du créneau de la faïence est pour Michel Bouquet un très bon moyen de se démarquer, à condition que les institutions de reconnaissance officielle l’agrègent..

En juin 1864, la commission qui étudie sa candidature procède également à l’examen d’une nouveauté technique, celle de la photographie sur émail de M. Lafon de Camarsac. Les photographies sur émail, ne sont pas mises au-dessus des oeuvres d’art par la commission, mais elle constate qu’elles ont un aspect artistique surprenant. Qu’à cet avantage on ajoute celui de la durée provenant de ce que la photographie fait corps avec l’émail, et le vote est favorable à M. Lafon de Camarsac.

 

Lafon de Camarsac, Photographie sur émail, cliché Legray, 1867 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Puis c’est au tour de Michel Bouquet. « La commission a examiné les peintures sur faïence. Selon elle, le procédé n’est pas  nouveau. C’est l’application du procédé qui est nouvelle. M. Michel Bouquet peint sur émail cru des paysages, des fleurs, des natures mortes qui, par l’action du grand feu, acquièrent une vigueur et une harmonie peu communes.

Et quand on pense aux difficultés, quand on pense que sur une cuisson de 36 heures à 1000 degrés, une demi-heure de plus ou de moins peut gâter le travail d’un mois et plus, elle se demande si on ne doit pas applaudir aux succès de cet artiste dont les productions n’ont à redouter aucune comparaison. » Bulletin de la Société libre des Beaux-Arts, juin 1864, p. 24

 

Société Libre des Beaux-Arts, Annales, Paris, juin 1864 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Puis le rapporteur principal de la Commission fait état des conclusions de leurs enquêtes en lisant le rapport dans son intégralité :

« Messieurs, il n’est rien de plus intéressant que la persistance de certains hommes privilégiés cherchant par des inventions nouvelles à étendre le cercle des connaissances humaines. Ces hardis travailleurs rendent à l’art les plus signalés services quand, de leurs créations, jaillit pour nos yeux ou notre cœur une nouvelle source de plaisir, une cause nouvelle d’entraînement vers le bien et le beau.

Peut-être ne serait-il pas déplacé, quand il s’agit de récompenses à leur décerner, de raconter les déceptions amères, les désillusions sans nombre dont ils sont abreuvés pendant qu’ils se sacrifient pour notre plus grande joie. Les uns meurent à la peine, les autres ne sont jugés que par la postérité. Et quelle gloire cependant il y aurait à reconnaître la valeur de leurs nobles travaux, à leur faire comprendre que s’ils travaillent et s’épuisent, il y a des gens de goût qui suivent leurs essais, qui encouragent leurs débuts et exaltent leurs victoires.

 

Michel Bouquet, Paysage à la barque et pêcheur, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, 19 x 26 cm, Madame Veuve Dumas au dos, signé en bas à gauche, s.d. © vente Dupont, Morlaix, lot 161, 2014

Monsieur Bouquet ne se présente pas comme l’inventeur d’un procédé. Il se contente d’appliquer un procédé connu d’une manière vraiment nouvelle, et toujours artistique. Il peint sur émail cru des paysages, des fleurs, des natures mortes. Cuites à grand feu, ces peintures sont d’une vigueur et d’une harmonie peu commune. Et quand on pense aux soins de tous les instants qu’exige la réussite de ces faïences, aux risques innombrables qu’elle court, il n’est vraiment pas assez payé de ses peines par les beaux résultats qu’il obtient. Car il faut bien se figurer que sur 36 heures de cuisson à 1000°, une demi-heure de plus ou de moins peut gâter le travail d’un mois et plus.

Au sujet des peintures sur faïence, me permettrez-vous, Messieurs, quelques observations relativement à une tendance toute moderne. Le moment est propice car l’écueil qu’elle dénonce a été évité par Monsieur Bouquet. Il serait insensé, lorsqu’on peint sur émail, de vouloir rivaliser avec la peinture à huile, de même que, lorsqu’on fait de la poterie de terre, de chercher à égaler le vernis et le grain de la porcelaine. Et cependant, depuis quelques années, et surtout en France, on cède à l’ambition de mauvais aloi de chercher à obtenir, avec des matières différentes, des objets absolument semblables. Ainsi, pour une immense quantité de gens, il devient souvent impossible de reconnaître si tel objet est de verre, de porcelaine ou de faïence.

Cette manie de quelques-uns de nos industriels donnait notamment à certaines vitrines françaises, à la dernière exposition de Londres, un aspect de faux et de frelaté, que sa dissimulation même rendait encore plus coupable. Le verre doit rester du verre, et la faïence de la faïence. Il existe en musique une école instrumentiste qui sacrifie tout son talent à l’inepte fantaisie d’imiter le cri des bêtes, le bruit du vent, le son des autres instruments, voire même les intonations de la voix humaine. Le ciel nous préserve de voir dans le domaine des arts industriels se développer de pareils germes de mauvais goût, de tels indices de décadence !

 

Michel Bouquet, Bord de rivière, Détail, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, 20 x 30 cm, signé en bas à droite, s.d. © Fécamp, Musée des Pêcheries

 

Je le répète, les faïences de Monsieur Bouquet sont à l’abri de tout reproche. Avant de peindre sur émail cru, Monsieur Bouquet a fait avec succès de la peinture à l’huile. Il a trop de talent et trop d’esprit pour chercher à réaliser un rêve dangereux. Non, ces faïences ont toutes les qualités du genre, et ces panneaux, placés dans une collection de céramiques modernes, relèveront l’honneur de la fabrication du XIXe siècle. Ils soutiendront sans faiblir la comparaison avec les productions des temps passés  » Paul Tillier, rapporteur, Auteroche, Garnier, Rapport sur les peintures sur faïence de Monsieur Michel Bouquet, Annales de la Société libre des beaux-arts, Paris, juin 1864, p. 30-32.

Après écoute attentive de ce rapport, et vote, décision est prise de présenter officiellement la candidature de Michel Bouquet. Lors de la séance du mardi 5 juillet 1864 ouverte à huit heures, Messieurs Mathieu, Meunier et Tillier déposent sur le bureau de la Société libre des beaux-arts la feuille de présentation pour la classe de peinture de Monsieur Michel Bouquet. La société prenant en considération la candidature de Monsieur Bouquet adjoint à Monsieur Garnier vice-président Messieurs Chamerlat et Brossard pour former la commission qui doit éclairer son vote. Encore une commission qui doit statuer avant le vote définitif.

Quelques semaines plus tard, à la fin de la séance du mardi 19 juillet 1864, est donné lecture de l’avis favorable de la commission, formée de MM. Garnier, Chamerlat et Brossard, chargée d’éclairer le vote de la Société sur la candidature de M. Michel Bouquet, artiste peintre. Puis on procède au vote et M. Bouquet est proclamé membre résidant de la classe de peinture. Annales de la Société libre des beaux-arts, fondée en 1830, siégeant à l’hôtel de ville, Paris, Johanneau, 22 e vol., juin 1864 – mars 1865, p. 46.

On le voit, il n’est pas très facile d’entrer dans cette Société en 1864. Les enquêtes faites par les commissions ne sont pas qu’une simple formalité. En tout cas le résultat est libérateur pour Michel Bouquet. Ouf !

Pénétrer ce milieu va lui ouvrir un nouveau champ des possibles.

 

5 Participer au mouvement de la modernité industrielle en exposant au Palais des Beaux-arts et de l’Industrie en 1863 et 1864 : le Beau dans l’Utile

Après s’être confrontés au meilleurs faïenciers français à Nevers et avoir obtenu une mention honorable alors qu’il vient de débuter dans cette nouvelle technique artistique, Michel Bouquet franchit un pas supplémentaire en participant en 1863 à la seconde exposition des Beaux-arts appliqués à l’industrie.

 

Ouverture de l’Exposition des Beaux-arts appliqués à l’industrie, Le Monde illustré, novembre 1863 © Bibliothèque bretonne,  Abbaye de Landévennec

 

Cette nouvelle qualification le fait passer dans un nouveau champ conceptuel artistique, transgressif celui-là, puisqu’en y exposant dans la section céramique classe XI, il franchit ainsi l’abîme des représentations intellectuelles et sociales qui tiennent à séparer l’art de pur agrément de l’art utile, les arts créatifs des arts appliqués.

Il n’en a cure, ayant choisi sa nouvelle voie, faire concourir le beau au perfectionnement de l’utile, une voie faite de compréhension de l’évolution rapide du monde industriel et des changements qui font que les nouvelles fortunes montantes sont bien plus aujourd’hui les maîtres de l’industrie que les aristocrates d’hier. C’est ce public fortuné qui l’intéresse et pour cela il va épouser les deux valeurs fondamentales à leurs yeux, celle du travail et du talent. Ajoutons que 116 000 visiteurs payants sont un autre argument en faveur de l’intérêt que notre artiste peut y porter.

 

 

Rapports du jury de l’Exposition des Beaux-arts appliqués à l’Industrie en 1863, Palais des Champs-Elysées, Paris, 1865 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Michel Bouquet va étonnamment s’engager dans un domaine où l’industrie de la faïence traditionnelle proche du marché local a été complètement détruite dans les années 1850 par les immenses faïenceries qui écrasent les prix, emploient des milliers d’ouvriers et grâce au chemin de fer, mettent ces nouveaux objets faïenciers à la portée de tous, en tous territoires.

Paradoxalement, au moment même où la faïence sur émail stannifère n’est plus qu’un souvenir dans les provinces, il reprend le flambeau de cet art disparu dans un créneau temporel où les faïenciers se tournent vers le passé pour y rechercher les secrets des anciennes techniques, dont celle du plus admiré d’entre eux, Bernard Palissy. Nombreux d’ailleurs sont les imitateurs de Palissy, dont Pull qui en 1863 y expose beaucoup d’oeuvres totalement inspirées par la technique de ce faïencier du XVIe siècle.

La Commission d’organisation est composée du Baron Taylor, membre de l’Institut, l’auteur, avec le lithographe Eugène Cicéri, un ami de Michel Bouquet, des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Bretagne, tomes 1 et 2, 1845, de l’artiste peintre de la Manufacture impériale de Sèvres Fragonard, qui en est le premier secrétaire. Si Michel Bouquet travaillait déjà à Sèvres, voilà un relais important pour figurer dans cette exposition. Notons au passage qu’à l’intérieur de cette classe XI définie par le jury d’organisation, que Michel Bouquet se présente comme un artiste peintre, avec des paysages peints sur faïence émaillée.

Par cette appellation, il joint les deux mondes, et surtout il correspond à la volonté des organisateurs « Répandre la connaissance du beau dans toute la France. Rétablir la balance du commerce en notre faveur. Faire de la faïence un objet de luxe décoratif, même sur les édifices publics, appeler dans nos villes embellies le flot de riches étrangers ».

Michel Bouquet y remporte une médaille de 1ère classe, et ce à l’égal de Théodore Deck !

 

Les médailles sont frappées sur le même modèle à partir de 1862.

Entouré par deux palmettes, surmonté d’une figure, le panneau central comporte les éléments symboliques des différentes activités placées sous la colonne ionique,  le compas, l’équerre, le marteau, la clé, l’enclume, les goujes, la céramique, l’orfèvrerie, le cuir,  jusqu’à la palette de l’artiste-peintre.

 

Médaille de l’Union centrale des Beaux-arts appliqués à l’Industrie, 1876 © Collection particulière

 

Les considérants du jury chargé d’examiner les oeuvres des 23 candidats sont les suivants : « Le jury en décernant une médaille de 1ère classe à M. Bouquet, a voulu lui témoigner combien il apprécie la vigueur et l’originalité de ses peintures, l’harmonie des colorations qu’il emploie, ainsi que la simplicité magistrale de sa manière. Les peintures sur faïence émaillée de M. Bouquet seraient très bien placées dans la décoration de grand panneaux. » Rapports du jury de l’Exposition des Beaux-arts appliqués à l’industrie au Palais des Champs-Elysées, 1863.

 

Michel Bouquet est dans la salle

Distribution des médailles à l’issue de l’Exposition des Beaux-arts appliqués à l’industrie, L’Illustration, 13 décembre 1863 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

Remarquons que ce jury est constitué de professionnels du plus haut niveau comme le Président, Fragonard, artiste peintre à la manufacture impériale de Sèvres, Salvetat, chef des travaux chimiques de la manufacture impériale de Sèvres, mais aussi de deux journalistes, l’un du Rédacteur Universel,  l’autre de la Patrie, assurant ainsi la visibilité médiatique à Michel Bouquet, et d’un membre de la haute administration, Dardenne de la Grangerie, chef de bureau au Ministère de l’intérieur, Ministère auquel étaient rattachés les artistes.

C’est une exposition riche en créateurs qui révèle de nouveaux noms de céramistes. « Aux côtés de MM. Devers, Laurin, Pull, Deck, Jean, Rousseau, on voyait M. Collinot, qui se distingue particulièrement richesse élégante des formes et des dessins de ces faïences, pour la plupart de style oriental. M. Portalès qui manie avec facilité le difficile procédé de peinture sur la poudre d’émail cru. MM Longuet et Renier qui font des plats persans aux couleurs chaudes et franches, M. Michel Bouquet avec des paysages charmants peints sur faïence. »

Le problème pour chacun est de trouver sur le marché le créneau dans lequel ils peuvent vendre, évitant ainsi de se faire une concurrence trop rude. Pour l’instant Michel Bouquet, par le thème qu’il a choisi, les paysages, et la technique qu’il emploie, devenue rare dans le contexte d’une massification de la production faïencière en 1863, la cuisson au grand feu de la faïence stannifère peinte sur cru, a trouvé une voie originale.

Il récidive l’année suivante, en 1864.

C’est l’année de la création par un groupe d’industriels de L’Union centrale des Beaux-arts appliqués à l’industrie, qui crée immédiatement une collection sous forme de musée-école avec une bibliothèque sur le modèle du South Kensington Museum anglais, actuel Victoria Museum qui possède d’ailleurs une faïence de Michel Bouquet. Par la suite cette Société déménagera sur un autre site parisien où la bibliothèque sera ouverte le soir de 19h à 22h pour permettre aux ouvriers après leur travail, d’y lire et y voir des objets de toutes sortes en relation avec leur industrie appliquant ainsi un de leurs objectifs « la régénération de l’Industrie par l’éducation artistique des travailleurs ». Elle sera en 1882 à l’origine de l’Union centrale des Arts décoratifs, dont un ami de Manet en prendra la présidence.

C’est donc un organisme qui veut favoriser la promotion sociale par la maîtrise technique, naturellement tout ceci pour permettre à l’industrie française de se développer et de concurrencer les autres pays, notamment l’Angleterre. Une stratégie gagnante-gagnante pour tout le monde, ouvriers qui peuvent espérer une promotion et les industriels de nouveaux champs commerciaux et des bénéfices accrus. On développe une éducation à l’art pour la population, les industriels voulant ainsi élargir le champ des acheteurs possibles, ceux qui chercheront le beau dans l’utile.

 

Derrière l’idéologie égalitaire mise en avant, l’expansion commerciale bien comprise

L’Art pour tous, Encyclopédie de l’art industriel et décoratif, Paris, Morel, 1864 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Légèreté des nuages, reflets sombres et lumineux des espaces aquatiques, l’immarcescible émail subjugué

 

Michel Bouquet, Les bergers, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, 27 x 40 cm, signé et daté, 1864 © vente Blouin, 14 février 2009

 

 

 

6 L’utilisation du champ politique comme support publicitaire : orner le navire de luxe l’Impératrice Eugénie en 1864

Preuve évidente des capacités relationnelles de Michel Bouquet au plus haut niveau, il participe à la décoration du transatlantique L’Impératrice Eugénie, ainsi baptisé parce qu’il est le prénom de la femme de Napoléon III, Eugénie de Montijo.

 

Lancement du paquebot à Saint-Nazaire

L’Illustration, 24 avril 1864 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

Ce navire est le premier transatlantique construit à Saint-Nazaire, un paquebot de concept révolutionnaire, puisque sa coque est en fer. Il est mis en ligne en 1865 pour le compte de la Compagnie Générale Transatlantique, surnommée la French Line. Autre concept novateur, ce paquebot dispose d’une double énergie, à voile avec deux mâts porteurs et à vapeur avec un moteur de 3000cv qui actionnent deux roues à aube ; il est long de 108m et peut transporter 200 passagers à la vitesse de 12 noeuds. La traversée de l’atlantique s’effectue en 20 jours.

Pour Michel Bouquet cet événement s’accompagne d’un grand honneur. Quatre œuvres de l’artiste, une  série de peintures sur émail cru stannifère décoratives figurent dans la Salon à boiseries des dames. Les plaques de faïence au grand feu sont insérées dans le décor de bois.

Elles verront passer l’impératrice du Mexique Charlotte de Belgique venue chercher du secours en France pour son époux l’empereur Maximilien, puis sur le même bateau rebaptisé Atlantique après la chute de Napoléon III,  puis devenu enfin Amérique, il inaugure la ligne Le Havre / New-York en 1874 et aura pour passagère Sarah Bernhardt en route pour la ville des gratte-ciels. Que sont devenues ces faïences  sachant que le bateau a été modifié plusieurs fois à la suite de plusieurs échouages ?

 

Le paquebot Impératrice Eugénie, aquarelle, s.d. © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Le rédacteur de l’Union des Arts souligne « qu’une application très intéressante de la peinture sur faïence à grand feu et sur émail cru vient d’être faite par M. Michel Bouquet.

Michel Bouquet, paysagiste, à qui nous devons d’heureuses applications des procédés de la peinture céramique au paysage, poursuit avec le plus grand succès le cours de ses recherches. Il atteint aujourd’hui des résultats surprenants et parvient à des effets de couleur d’une grande force, d’une harmonie puissante, d’un rendu suave et d’un éclat de lumière à défier tous les autres genres, quoique la palette dont cet art dispose soit limitée à quatre tons seulement.

Cet habile artiste a composé et exécuté une série de plaques décoratives dans les boiseries du salon des dames sur le paquebot transatlantique L’Impératrice Eugénie qui vient d’être construit à Saint-Nazaire.

Grâce aux procédés de M. Michel Bouquet et à cette tentative qu’il vient de faire, on pourra désormais introduire la peinture dans la décoration des bâtiments de transport, sans crainte de la voir détruire par les influences dissolvantes de l’atmosphère marine. » in L’Union des Arts, nouvelles des Beaux-Arts, des Lettres, et des Théâtres du 10 décembre 1864.

 

L’Union des Arts, nouvelles des Beaux-Arts, des Lettres, et des Théâtres, 10 décembre 1864, n° 46 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Remarquons que Michel Bouquet bénéficie d’une stratégie bien organisée. Cet article cite quatre fois son nom en quelques lignes. C’est déjà du pilonnement publicitaire. Ses faïenciers organisent également des campagnes de promotion de ses œuvres dans les journaux.

Une publicité qui se poursuit dans des revues artistiques « Monsieur Charroppin préconise avec autant de chaleur que de raison l’emploi, dans la décoration intérieure des navires, de la peinture sur faïence qui résiste aux influences de la mer, de la chaleur, de la lumière, etc. Il cite comme exemple l’essai tenté dans le transatlantique l’impératrice Eugénie avec les faïences de Monsieur Michel Bouquet. » La chronique des arts et de la curiosité, supplément la gazette des Beaux-Arts, 10 octobre 1865, page 288

 

 

7 Frapper un grand coup médiatique par la technique de l’inondation créative : l’exposition de 1865

 

Hauts de forme et crinolines en visite dans le grand hall, où Théodore Deck dispose d’un espace complet, à droite

Grand hall de l’exposition des Beaux-arts appliqués à l’Industrie, Le Monde illustré, 1865 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Il présente au Palais de l’industrie pas moins de 33 oeuvres sous des formes purement décoratives, des plaques, des médaillons ou intégrées comme éléments de mobilier : assiettes, coupes, pots à tabac, lampes, tables, guéridons, dessus de poêle, jardinières.

Les espaces géographiques représentés sont la Bretagne, Lorient, Quimperlé, Quimper, Rennes ;   les environs de Paris, Enghien ; la Normandie avec Etretat, Trouville, le Dauphiné, l’Artois, la Picardie, un paysage de Grande-Bretagne, Barques sur la Tamise.

Les thèmes abordés sont également divers : des oiseaux, des nids, des fleurs, des paysages des cours d’eau comme les Bords de la Marne, un lac, des fermes, des moulins à eau, des églises, des natures mortes

Bref Michel Bouquet ouvre grand l’éventail des acheteurs possibles qui recherchent soit des éléments purement décoratifs, soit des éléments utilitaires, des acheteurs qui aiment ou sont originaires de Bretagne, mais aussi des couches sociales privilégiées qui  se promènent à cheval ou en calèche à Enghien, se rendent pour canoter le week-end au bord de la Marne, ou pour des séjours plus prolongés en bord de mer en Normandie, dans des lieux emblématiques des élites sociales comme Trouville ou Etretat. L’international n’est pas oublié avec la Tamise.

 

Une partie de l’exposition consacrée à la céramique

Grand hall de l’exposition des Beaux-arts appliqués à l’Industrie, Photographie, Album Maciet, 309.2, 1865 © images-art.fr, Bibliothèque du musée des Arts décoratifs

 

 

Les commentaires ci-dessous sont de Charles Eck, L’art et l’industrie, influence des expositions sur l’avenir industriel, revue des beaux-arts appliqués à l’industrie, exposition de 1865, Paris, 1866

« Ce qui distingue et recommande avant tout les faïences de Monsieur Bouquet, c’est qu’il est complètement sorti du genre qui se faisait autrefois. Sans devanciers, il est jusqu’à présent sans imitateurs : créateur d’un genre tout original et tout personnel, on peut dès aujourd’hui, affirmer que ses œuvres resteront comme le type indestructible de la peinture du paysage à notre époque, et qu’un jour, qui n’est pas éloigné, les amateurs se les disputeront comme celle des maîtres anciens, italiens et nivernais. »

 

1865 Bords de rivière, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

« Une dimension que nous n’avions jamais encore vue en faïence coloriée, d’un ton si vrai, si riche, et avec des eaux d’une transparence et d’une limpidité charmante. »

1865 Table ou dessus de poêle, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Médaillon, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 » Un paysage également, d’une couleur vigoureuse. »

1865 Paysage près Lorient, Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

« Un site pris sur nature, comme celui de Quimperlé. »

1865 Paysage près Quimperlé, Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

Michel Bouquet, Paysage breton près de Quimperlé, Peinture sur émail cru stannifère, Faïence au grand feu, 30 x 39 cm, don de l’artiste, 1864 © images-art.fr, Musée national Adrien Dubouché, Limoges

 

1865 Ferme bretonne, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Moulin à eau, en Dauphiné, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Nid dans des fleurs, Peinture sur émail cru stannifère,  cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Eglise de Criquebeuf, près Trouville, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Assiette, couleuvre sous des fleurs, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

1865 Assiette, paysage en lierre, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

1865 Vue d’Etretat, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

« Jolie vue. »

1865 Bords de la Marne, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

1865 Médaillon, Loriot et groseilles, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Jardinière, Peinture sur émail cru stannifère, appartient à Madame Dumas, rue Fontaine-au-Roi, 66, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Coupe, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, montée par M. Viardot, sculpteur, rue Rambuteau, 36, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865 ; peut-être la céramique à décor lacustre, base en bronze mouluré signé et daté, vendue aux enchères le 01/09/2016

1865 Coupe, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Guéridon, fleurs de passion, Peinture sur émail cru stannifère, montée par M. Viardot, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865Oeuvre non retrouvée

1865 Nature morte, Buse et pic-vert, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Une rue de village dans l’Artois, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Près Quimper, Peinture sur émail cru stannifère, appartient à M. Carcenac, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Mare près Quimperlé, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Cour de ferme en Picardie, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Soir, sur le bord de l’eau, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Paysage, Peinture sur émail cru stannifère, appartient à M. Charropin, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Paysage près Rennes, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

« Un beau Paysage. Ce paysage est ravissant, ses tons sont puissants et lumineux, il est rare de trouver une œuvre aussi gracieuse, aussi vraie, d’un ensemble aussi poétique. »

1865 Barques de la Tamise, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Le lac d’Enghien, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

« Frais et gracieux. »

1865 Jardinière, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, montée par M. Viardot,  cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

« Une jardinière en bois découpé d’une décoration ravissante. Cette pièces est montée en bois sculpté par un artiste des plus distingués en ce genre, Monsieur Viardot, dont nous regrettons l’abstention à l’exposition de cette année. »

1865 Pot à tabac, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, monté par M. Viardot, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Lampe, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, montée par M. Viardot, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 

Des paysages des Highlands

Michel Bouquet, Lampe, ronces et lierre, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 

Un très beau travail, fin et délicat, de jolis roses tendres

Michel Bouquet, Lampe, ronces et lierre, Détail, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 

Des paysages d’Italie

Michel Bouquet, Lampe, ronces et lierre, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 

Michel Bouquet, Lampe, ronces et lierre, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865

 

1865 Coupe, boules de neige, Peinture sur émail cru stannifère, montée par M. Viardot, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, Salon de 1865, Oeuvre non retrouvée

1865 Coupe, paysage , M. Bouquet y a peint un Effet du soir, montée par M. Viardot 33 faïences grand feu, Peinture sur émail cru stannifère, cuite chez Madame Dumas, Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, in Charles Louis Eck, L’art et l’industrie, influence des expositions sur l’avenir, 1865, Oeuvre non retrouvée

« Une coupe sur laquelle Monsieur Michel Bouquet a peint, avec beaucoup de talent, un Effet de soir. »

Les créations de Michel Bouquet sont là aussi très appréciées puisqu’on lui remet deux ans après celle de Nevers, la médaille de première classe, accordée par l’Union centrale des Beaux-arts appliqués à l’industrie.

 

1865, c’est aussi l’année où il a la douleur de perdre un de ses amis proches, le peintre Constant Troyon

Nadar, Le peintre Constant Troyon, Photographie, 9x6cm, épreuve sur papier albuminé contrecollée sur carton, entre 1857 et 1865 © images-art.fr, Musée d’Orsay

 

en témoigne l’estime et l’affection que Michel Bouquet lui portait

Michel Bouquet, Lettre à un ami inconnu, 9 février 1859 © Vente Collection Debauve, Saintes, décembre 2018

 

8 Disposer d’une bonne couverture médiatique. Susciter la controverse : que l’on parle de moi en bien, ou en mal, mais que l’on parle de moi !

 

Un concert d’éloges

« Une application très intéressante de la peinture sur faïence à grand feu et sur émail cru vient d’être faite par M. Michel Bouquet.

Michel Bouquet, paysagiste, à qui nous devons d’heureuses applications des procédés de la peinture céramique au paysage, poursuit avec le plus grand succès le cours de ses recherches. Il atteint aujourd’hui des résultats surprenants et parvient à des effets de couleur d’une grande force, d’une harmonie puissante, d’un rendu suave et d’un éclat de lumière à défier tous les autres genres, quoique la palette dont cet art dispose soit limitée à quatre tons seulement. » L’Union des Arts, nouvelles des Beaux-Arts, des Lettres, et des Théâtres, 10 décembre 1864.

« Quelques peintres émailleur ont également obtenu des résultats inespérés.M. Lepec, Claudius Popelin, Michel Bouquet sont des maîtres chacun dans leur genre, exploitant des procédés retrouvés ou découverts par eux. » Ernest Chesneau, Annuaire encyclopédique : politique, économie sociale, statistique, administration, sciences, littérature, beaux-arts, agriculture, commerce, industrie, Paris, 1864, page 623

« Pour nous résumer, nous dirons que les belles œuvres de Monsieur Bouquet sont admirées de tout le monde, son gracieux talent est en dehors de tout ce qui se fait journellement en peinture céramique, sa peinture enfin est harmonieuse, d’un effet naturel, et son dessin toujours étudié constitue pour l’ensemble des œuvres mêmes, une création, un type dont Monsieur Michel Bouquet a seul le secret. »1866 in Charles Eck, L’art et l’industrie, influence des expositions sur l’avenir industriel, revue des beaux-arts appliqués à l’industrie, exposition de 1865, Paris, 1866

« Monsieur Michel Bouquet obtient des résultats de plus en plus satisfaisants ; les tons sont plus francs, les contours plus nets dans les deux faïences de cette année : Bords de rivière en Bretagne , et une Rue de village à Romecourt. Les lointains sont d’une légèreté charmante. » Louis Auvray, Exposition des beaux-arts, salon de 1865, Paris, 1866, p. 86.

« Michel Bouquet est l’artiste qui, jusqu’à présent, a obtenu les plus heureux résultats dans la peinture sur faïence. Les deux qu’il expose, le Printemps et l’Automne, ont des tons d’une finesse extrême et son d’une harmonie délicieuse. » Louis Auvray, Revue artistique et littéraire, 1866, Tome XI, p.38

« Quand aux faïences exposées par M. Michel Bouquet, elles sont les plus jolies qu’il ait faites jusqu’à présent, et de ses deux paysages, Première heure du jour et Bords de rivière en Bretagne, il y en a un surtout que nous préférons à cause des tons harmonieux du coloris : c’est celui dans lequel se trouvent quelques boeufs au pâturage. in Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1867, p.64

 

Le Palais de l’Idustrie et l’avenue des Champs-Elysées en 1867

Victor Hugo, Louis Blanc, Ernest Renan, Michelet, Sainte-Beuve, Marcellin Berthelot, Viollet-le-Duc, Théophile Gauthier, Arsène Houssaye, Albert Jacquemart, Charles Blanc, Taine, Alexandre Dumas, et alii, Paris Guide par les principaux écrivains et artistes de la France, vol.1, La Science et l’Art, Paris, 1867 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

L’Utile dans le Beau

« On peut juger par là de la difficulté de pareilles peinture, mais cette difficulté est largement compensée par l’éclat, le fondu, l’harmonie des couleurs et surtout par leur inaltérabilité, et la durée indéfinie de l’œuvre. Seules ces faïences peuvent être exposées en plein air, en été, à la chaleur, sans rien craindre, ce qui rend leur emploi des plus sûrs et les plus heureux dans la décoration des villas, salles à manger, serres, salles de bains, décoration de salon de bateaux à vapeur. » Charles Eck, L’art et l’industrie, influence des expositions sur l’avenir industriel, revue des beaux-arts appliqués à l’industrie, exposition de 1865, Paris, 1866

 

Le reproche d’une transposition picturale ne tenant pas compte de l’objet support

« Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler un peu ce principe Monsieur Bouquet, artiste distingué qui n’a vu dans la faïence qu’un subjectile ( surface externe sur laquelle le peintre applique une couche de peinture ), et qui nous donne sur émail d’étain, des tableaux comme il les peindrait sur toile imprimée ou sur papier à pastel. » Albert Jacquemart, Gazette des Beaux-Arts, courrier européen de l’art et de la curiosité, juillet 1863, p. 194

 

Le reproche d’utiliser par ses recherches des couleurs choquantes à l’oeil

« Une belle faïence de M. Balze, qui laisse moins à désirer sous le rapport de l’harmonie des tons, que les faïences de M. Bouquet, lesquelles néanmoins sont très remarquables, surtout son paysage Bords de rivière ; les verts y sont moins faux que dans le second paysage, la Vallée du Diable. Mais nous ne doutons pas que l’expérience arrivant, M. Bouquet ne parvienne à des tons plus vrais. » Louis Auvray, Revue artistique et littéraire, Tome VII, 1864 p.54

« L’exposition nous offre plusieurs beaux spécimens de cette industrie en quelque sorte ressuscitée depuis si peu de temps. Nous citerons entre autres…Monsieur Bouquet. Les plaques émaillées de Monsieur Bouquet sont de véritables tableaux où se révèle le talent d’un paysagiste sérieux. Monsieur Bouquet sait marier l’émail avec une incomparable habileté. Nous reprocherons pourtant à cet artiste de donner parfois à ses émaux des tons trop durs et trop voyants. Quelquefois aussi des lois de la perspective sont un peu violés dans les paysages, charmants du reste, que Monsieur Michel Bouquet a envoyés à l’exposition. » Albert Petit, Journal des débats politiques et littéraires, 8 octobre 1865.

 

Une démarche violemment dénigrée par Philippe Burty

A la suite de l’exposition de Bordeaux, le journaliste Philippe Burty écrit «Parler de faïences après l’émail est une hardiesse bien grande de notre part, cependant nous rencontrons aujourd’hui aux vitrines de trop de marchands d’estampes, de fabricants de bronze, de papetiers et de tapissiers, les plaques peintes par Monsieur Michel Bouquet, pour résister au désir d’exprimer la répugnance que nous inspirent ces faux tableaux : on dirait des aquarelles lavées sur un papier graisseux. Les ciels sont glaireux, les feuillages sont épais comme des murs, les terrains se fendillent ou n’ont point de consistance… nous souffrons toujours quand nous voyons qu’on cherche à transformer la faïence en panneau, en plaques d’ivoire, en surface de porcelaine.

C’est mettre de la poudre de riz sur les joues empourprées d’une paysanne. Nous ne voudrions point contester un artiste laborieux et convaincu, mais nous craignons que ces faïences grand feu, peintes sur émail cru, ne fassent école, malgré l’extrême difficulté du procédé, et ne troublent les idées déjà si fausses du public en matière de décoration.» Gazette des Beaux-Arts, Courrier européen de l’art et de la curiosité, Paris 1865, janvier, Tome 19, page 475

Les critiques de Philippe Burty ne sont pas dénuées de fondement. Certains ciels sont techniquement ratés, le rendu des nuages dans certaines plaques laisse à désirer, les feuillages quand ils couvrent de grandes surfaces sont trop rapidement traités et confus, les terrains traités au premier plan posent souvent problème.

Mais les termes répugnants, graisseux, glaireux sont très violents, surtout dans les  compte-rendus d’exposition qui au milieu du XIXème siècle emploient très peu de termes agressifs. Pourquoi tant de haine ?

La réussite visible de la popularité de Bouquet ennuie visiblement notre commentateur. Si ces plaques, comme il le dit, sont présentes dans de nombreux et si différents points de vente, c’est qu’elles se vendent.

Quelques lignes plus haut le même Burty apprécie les portraits de faïence peinte sur émail de Claudius Popelin qui sont également selon sa propre définition, des faux tableaux.

Apprécions par ailleurs la prétention du critique de guider le public si ignare sur la voie de la vérité « Nous craignons que ces faïences grand feu ne troublent les idées déjà si fausses du public en matière de décoration ».

Dans le même article, le critique déclare « qu’il faut enrayer la mobilité vertigineuse de la mode dans le costume féminin », se posant en point nodal prétentieux de ce qui est bon pour les femmes.

Au fond le mépris et la morgue affichés par Philippe Burty sont les mêmes que ceux qui ont accueilli les premières toiles des impressionnistes.

Quand on a le nez sur la toile des impressionnistes ou sur la faïence peinte de Michel Bouquet, on ne peut qu’en voir toutes les imperfections. Le résultat ne se fait apprécier qu’à une certaine distance.

Paul Casimir Périer lui répond en 1869 dans ses Propos d’art : «On s’ébahit avoir tant de babys de l’art, tant de novices du sens et du jugement critique, se jeter à l’étourdi dans une si périlleuse entreprise. C’est que les scrupules comme les ambitions sont de taille et d’intensité différentes. Ce peut bien être effet d’illusion ou d’orgueil que de s’attribuer la réserve et la conscience qui manque au prochain».

Ajoutons que la fille de Philippe Burty a épousé par la suite Charles-Edouard Haviland,  le directeur de la fabrication de céramique Haviland, un concurrent de Madame Veuve Dumas, de Laurin, de Pichenot, de Loebnitz, et que si Philippe Burty, membre de la Société japonaise du Jinglar, a tant fait pour la vogue du japonisme et du chinoitisme au XIXème siècle, c’est que la famille Haviland était en train de faire fortune dans le Limousin en promouvant cette mode aux Etats-unis.

Michel Bouquet est un artiste indépendant qui travaille seul face à une entreprise industrielle à marché mondial, avec une surface financière de plus de 60 millions de francs, disposant de relais dans tous les milieux,

 

Charles- Edouard Haviland et sa famille

Paul Burty-Haviland, La famille de Charles-Edouard Haviland sur la terrasse du château du Reynou, aristotype, 16 x 22 cm, 1903 © images-art.fr, musée d’Orsay

 

et que quelques années plus tard, Haviland reprend la même approche technique – initiée par Hippolyte Pinart et Michel Bouquet – avec d’autres peintres dans les années 1870 comme Félix Bracquemond, un simple employé de la firme, et Emile Justin-Merlot, autre simple employé. On peut aussi en déduire que Michel Bouquet avait refusé de travailler pour Haviland…L’indépendance, toujours.

 

Haviland § Co, Emile Justin Merlot, Paysage sur jardinière, Faïence, 22x34x9cm, 1880 © Metropolitan Museum of Art

 

 

9 Amplifier le succès initial par une participation systématique au Salon de Paris de 1863 à 1869

 

1863 La mare aux vaches en Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1863, Oeuvre non retrouvée

 

Il n’est pas anodin de constater que la première faïence exposée ait pour sujet la Bretagne

Michel Bouquet, La mare aux vaches en Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, L’Illustration, 1864 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

1864 Bords de rivière, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1864, 50x84cm, n° 2050 du livret du Salon, Oeuvre non retrouvée

 

Une très grande plaque de faïence : 84 cm de longueur !

Michel Bouquet, Bords de rivière, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, 50 x 84 cm,  L’Illustration, 1864 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

1864 La vallée du Diable près Lorient, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1864, n° 2051 du livret du Salon, Oeuvre non retrouvée

Il s’agit de la vallée de l’Ellé entre Plouay et Arzano.

Ernest Chesneau souligne que « quelques peintres émailleurs ont également obtenu des résultats inespérés. M. Lepec, Claudius Popelin, Michel Bouquet sont des maîtres chacun dans leur genre, exploitant des procédés retrouvés ou découverts par eux. » Ernest Chesneau, Annuaire encyclopédique : politique, économie sociale, statistique, administration, sciences, littérature, beaux-arts, agriculture, commerce, industrie, Paris, 1864, page 623

 

1865 Bords de rivière en Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1864, n° 2051 du livret du Salon, Oeuvre non retrouvée

1865 Rue de village à Romecourt, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1864, n° 2051 du livret du Salon, Oeuvre non retrouvée

 

« La peinture sur émail fait toujours des progrès, et nous arrivons à la réussir mieux qu’à aucune autre époque. Au salon de 1865 M. Bouquet obtient des résultats de plus en plus satisfaisants ; les tons sont plus francs, les contours plus nets dans les deux faïences de cette année : Bords de rivière en Bretagne et une Rue de village à Romecourt. Les lointains sont d’une légèreté charmante », Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1866, p.77

1865 « Tout l’intérêt des émaux se concentre sur les beaux travaux de Lepec et Popelin. Monsieur Michel Bouquet expose deux faïences au grand feu, peintes sur émail cru, représentant deux paysages très soignés dans les détails et d’une bonne couleur. » Félix Jahyer, Etude sur les Beaux-Arts, salon de 1865, Paris, 1865, p. 255.

C’est l’année où Claude Monet est remarqué au Salon pour ses premières oeuvres, L’Embouchure de la Seine à Honfleur et La Pointe de la Hève à marée basse. Il y est qualifié de jeune peintre réaliste qui promet beaucoup.

 

L’ année où Bazille représente Monet dans son lit après un accident

Frédéric Bazille, L’ambulance improvisée, Huile sur toile, 47 x 62cm, 1865 © images-art.fr, Musée d’Orsay

 

 L’ année où le concept de jeunisme fait son apparition

Gonzague Privat, Place aux jeunes ! Causeries critiques sur le salon de 1865, Paris, 1865 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

S’ensuit un portrait générique des quarantenaires que l’on pourrait assez bien appliquer à Michel Bouquet, surtout si on le met en correspondance avec un texte de son neveu.

« Il y a ensuite une autre catégorie qui habitent les quartiers mixtes de l’intelligence, on ne peut les louer, jamais ils n’ont fait quoi que ce soit de marquant ; on ne peut les blâmer, car à proprement parler, aucune de leurs oeuvres n’est franchement mauvaise.

Dans le domaine de l’art, ils occupent la place de ces riches banquiers devenus, de par leur propre goût, de savants mécènes.

Ces artistes louches peuvent aussi se comparer à ces célibataires qui ont atteint les dernières limites de la jeunesse : la fatale quarantaine !!!

Trop égoïstes pour se marier, trop calmes pour vivre orageusement, ces Sardanapales bourgeois font leurs petits coups en catimini. Vicieux dans le fond sans être débauchés, ils sont reçus partout. Les mères en possession de filles à marier leur font fête : « Ce sont des gendres ! » . Les jeunes ménages ne les redoutent point « Ne sont-ce pas des hommes mûrs, incapables de méfaire ? » . Les francs et joyeux viveurs les admettent volontiers  dans leur intimité, ce sont des frères, de vrais frères.

Bref, ni chair, ni poisson, ils sont neutres ». in 1865 Gazette des Beaux-Arts, Courrier européen de l’art et de la curiosité, Paris 1865, janvier. Tome 19

Voyons ce que nous dit le neveu de Michel Bouquet : « Bouquet s’était voué au célibat, trop amoureux de son art professionnel pour risquer d’en compromettre l’indépendance. En vain de très notables partis  s’étaient-ils présentés à notre peintre : il les avait tous refusés ». Ce qui n’empêchait pas Michel Bouquet de s’intéresser aux femmes…

Louis Auvray écrit l’année suivante en 1866 : « Le goût s’est porté depuis quelques années aux émaux et faïences, aux dépends de la porcelaine qui voit ses représentant bien moins nombreux qu’en 1835. Nos artistes ont fait faire une immense progrès à cette branche de l’art. M. Michel Bouquet est l’artiste qui jusqu’à présent, a obtenu les plus heureux résultats dans la peinture sur faïence. Les deux qu’il expose, le Printemps et l’Automne, ont des tons d’une finesse extrême et sont d’une harmonie délicieuse ».

 

1866 Automne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1866, n° 2080 du livret du Salon, hors-concours, Oeuvre non retrouvée

1866 Printemps, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1866, n° 2081 du livret du Salon, hors concours, Oeuvre non retrouvée

 

Un critique du Salon de 1867 avance « Quand aux faïences exposées par M. Michel Bouquet, elles sont les plus jolies qu’on ait faites jusqu’à présent, et de ses deux paysages : Première heure du jour et Bords de rivière en Bretagne, il y en a un surtout que nous préférons à cause des tons harmonieux du coloris ; c’est celui dans lequel se trouvent quelques bœufs au pâturage. » Louis Auvray, Revue artistique et littéraire, Tome treizième, huitième année, Paris, 1867, p.64.

 

1867 Première heure du jour, paysage, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1867, n° 1648 du livret du Salon, hors-concours, Oeuvre non retrouvée

1867 Bords de rivière en Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1867, n° 1649 du livret du Salon, hors- concours, Oeuvre non retrouvée.

1867 Bateaux chargés de foin sur la Tamise, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1867, n° 1650 du livret du Salon, hors-concours, Oeuvre non retrouvée

 

1867 est l’année de la consécration par Théophile Gautier de la qualité des recherches engagées par les céramistes français  » La peinture sur émail et sur faïence a fait de grands progrès depuis quelques années, grâce aux persévérants efforts, aux recherches constantes de M. Michel Bouquet et M. Claudius Popelin. Ce dernier a publié tout récemment un très savant et très intéressant volume intitulé Email des peintres, Lévy, Paris, 1 vol. in-8°, 208 p. et en tête duquel se trouve le sonnet suivant, que M. Théophile Gautier a adressé à son auteur

Le temps efface l’art avec un doigt trop prompt,

Et l’éternité manque à la forme divine

Le Vinci, sous son crêpe, à peine se devine,

Et de Mona Lisa a envahi le front.

Ce que nos yeux ont vu, bien peu d’yeux le verront.

On cherche au Vatican Raphaël en ruine,

Michel-Ange s’éteint aux murs de la Sixtine ;

Comme Apelle et Xeuxis, ils s’évanouiront.

Mais toi, mon Claudius, tu fixes la pensée ;

Tel que l’ambre, une fleur, l’immarcessible émail

Contre les ans vaincus abrite ton travail.

Des reflets de l’Iris ton œuvre est nuancée ;

L’ardente transparence y luit sur le paillon.

Et chez toi l’idéal a toujours son rayon.

 

Les années d’exposition se succèdent et Michel Bouquet y expose sans interruption dans les années 1860.

1868 Bords de rivière, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1868 , n° 2680 du livret du Salon ; avec deux femmes devant une barque, un arbre à gauche, un bois sur l’autre rive, une voile au fond, un dolmen, Exposition des Beaux-Arts, Paris

« Monsieur Michel Bouquet, artiste distingué, dont les tableaux et les beaux dessins avaient un légitime succès, s’est adonné depuis quelques années à cette branche particulière de l’art et il a su maîtriser les plus grandes difficultés. La faïence que nous reproduisons en est la preuve évidente. Il nous semble impossible de surpasser l’éclat, la richesse et la diversité de ses tons. Détails de terrains, dessin sûr dans les masses d’arbres, limpidité des eaux, profondeur du ciel, tout est réussi dans cet important travail ».

 

Michel Bouquet, Bords de rivière, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Les salons, dessins autographes, 12 juin 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

1869 Retour du troupeau, Peinture sur émail cru stannifère,faïence au grand feu, 29 x 49 cm, au dos Maison Pichenot, J.Loebnitz successeur, rue des trois Bornes, n°87, Paris

Cette oeuvre se trouve depuis 1895 dans les réserves de la Ville de Lorient. Elle représente une paysanne à califourchon, passant à côté de deux arbres magnifiques, et ramenant un petit troupeau d’animaux constitué de quatre vaches et de quatre moutons. Un très beau rendu des ombres par soleil couchant. Peut-être un hommage à son ami Constant Troyon, mort en 1865 et auteur d’un tableau au même titre, et à la même mise en scène.

 

Retour du troupeau

Michel Bouquet, Retour du troupeau, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, 29 x 49 cm, 1869 © Musée municipal de la Ville de Lorient

 

Michel Bouquet, Retour du troupeau, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, 29 x 49 cm, 1869 © Musée municipal de la Ville de Lorient

 

L’oeuvre de Constant Troyon, aux similitudes très marquées, notamment la position des vaches et des moutons, un soleil qui éclaire du couchant à droite, allongeant les ombres, un chien noir que l’on retrouve dans de nombreuses oeuvres de Michel Bouquet

Constant Troyon, Le retour à la ferme, Huile sur toile, 391 x 261cm, 1857 © images-art.fr, Musée d’Orsay

 

1869 Les quatre saisons, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1869, n° 2549 du livret du Salon, hors concours, Oeuvre non retrouvée

Cette faïence dont nous ignorons totalement le contenu : une seule êinture ou quatre peintures sur le même support a droit à des commentaires élogieux d’Ernest Hache « M. Michel Bouquet aura eu le rare mérite de faire moderne : paysagiste de grand talent, il s’est apliqué tout entier à l’art dont il a percé les secrets les plus difficiles. Aujourd’hui il s’entend avec le feu, il est assuré contre l’incendie et il crée avec la chaleur. Il excelle surtout dans es marines, les pâturages et les effets de neige d’autant plus piquants qu’ils sortent de la fournaise, et ses Quatre Saisons sont d’une vérité pleine de variétés et de tours de force. Nous n’avons pas assez d’expressions pour axalter le dévouement de M. Bouquet à une branche de l’art inacessible au vulgaire. » Ernest Hache, Les merveilles de l’art et de l’industrie, Salon de 1869, 1873, p. 318

La même oeuvre fait aussi l’admiration de  Jules Mesnard  » M. Michel Bouquet aura eu le rare mérite de faire moderne : paysagiste de grand talent, il a eu le courage d’abandonner des succès certains dans la peinture à l’huile pour s’appliquer tout entier à l’art dont il a surpris les secrets les plus difficiles ; aujourd’hui il s’entend avec le feu, il est assuré contre l’incendie et crée avec la chaleur. Il excelle surtout dans les marines, les paturâges et les effets de neige d’autant plus piquants qu’ils sortent de la fournaise, et ses Quatre Saisons sont d’une vérité pleine de variétés et de tours de force ». in Jules Mesnard,  Les merveilles de l’art et de l’industrie : antiquité moyen age, Renaissance, temps moderne, Paris, 1873, p.318

1869 Paysage en Savoie, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Salon de 1869, n° 2550 du livret du Salon, hors concours, Oeuvre non retrouvée

 

La peinture sur porcelaine, autrefois tant à la mode, est à peine représentée cette année. Le goût du jour est aux faïences. En attendant la peinture sur faïence, abonnée depuis longtemps, aura fait des progrès qui l’auront relevé de sa déchéance. En témoignent cette « conversation entre Louis Auvray et un ami :

  • Le fait est que grâce à M. Michel Bouquet, les peintures sur faïence aujourd’hui rivalisent avec les anciennes
  • Il y a de grands progrès de faits, mais il en reste encore bien à réaliser, et M. Michel Bouquet est seul capable de le tenter, car il aime à surmonter les difficultés.
  • Je crois que si M. Michel Bouquet a contribué aux progrès de la peinture sur faïence, M. Clodius Popelin n’a pas moins fait pour la peinture sur émail. C’est le maître du genre, par les ouvrages qu’il a publiés sur la matière, par les émaux qu’il a produits. Malheureusement nous n’avons rien vu de lui cette année
  • Creil ! Creil ! Cinq minutes d’arrêt..
  • Profitons-en, si vous le voulez bien, pour faire un tour de gare

et nous nous élançâmes hors du wagon ».

Il devient chef de file d’une génération de peintres qui s’engoufrent dans le créneau rémunérateur qu’il a été le premier à exploiter avec Pinart.

« Un peintre connu autrefois comme paysagiste, Michel Bouquet, a rafraîchi son talent en devenant céramiste consommé. Aujourd’hui l’émail blanc du subjectile resplendit partout sous les colorations fermes et légères de ses paysages dessinés avec une incroyable sûreté de main et un vif sentiment de la nature. Pour qui connaît les désagréables surprises que ménage le grand feu au four, à tout peintre sur faïence, c’est un vrai tour de force accompli que ces tonalités différentes, si bien préparées et conservées, dans les panneaux des quatre saisons exposés par cet artiste. M. Herpin, dans ses bords du Loing, suit les traces de M. Bouquet.

MM. Lucy et Ménard gardent au contraire, dans le paysage sur faïence, leurs habitudes de peintres à l’huile. Une adresse inimaginable à rendre les demi-tons et les détails infinis du relief de la nature. Quant à M. Schopin, nous ne saurions approuver cette expression identique d’une même forme, cherchée à l’aide de procédés et matériaux entièrement dissemblables. La peinture céramique pourra donner, il est vrai dans les ombres, des profondeurs et une limpidité rares à réaliser avec la peinture à l’huile. Mais pourra-t-elle jamais conserver la solidité des parties lumineuses comme on l’obtient par les empâtements mats avec la brosse ? » J. Grangedor, L’art décoratif au salon, Revue internationale de l’art et de la curiosité, 15 janvier 1869, p. 448.

Les revues régionales le suivent année par année « Nous rencontrons ici le peintre céramiste Monsieur Michel Bouquet, dont les faïences reçoivent chaque année dans ce recueil le tribut d’éloges qu’elle mérite ; en dire davantage serait nous répéter ». in À propos du salon, Revue de Bretagne et de Vendée, sous la direction d’Arthur de la Borderie, Nantes, 1869, p. 17

La céramique est à la vogue et le mouvement de ceux qui veulent profiter de ce nouveau courant porteur s’accélère

« Voici maintenant au milieu d’innombrables spécimens de terres cuites décoratives, de poteries d’art, de lave et terre cuite émaillée, de faïences peintes sur émail cru. Les exposants céramiques sont nombreux et leurs collections des plus variées au palais de l’industrie. Nous n’avions pas encore remarqué jusqu’à ce jour une aussi grande variété de formes, de dessins et de de couleurs. Les faïences artistiques de Messieurs Jean, Bouvert, Collinot, Deck sont bien dénommées, et leur cachet tout particulier n’échappe pas au regard des visiteurs.

La peinture sur émail compte plusieurs représentants distingués à cette exposition. Nous citerons notamment les faïences peintes de Madame Hélène Bossé, les paysages sur faïence à émail stannifère de Monsieur Michel Bouquet. Tous ces peintres et sculpteurs céramistes sont autant de véritables artistes dont le talent mérite d’être encouragé ». Revue moderne, Paris, Leipzig, Livourne, 1869, XIIe année, tome 54, p. 540.

Mais le Salon, par son unique exposition, s’il vous donne la notoriété,  ne suffit pas pour assurer des fins de mois conséquentes. Michel Bouquet avec ses amis et relations va explorer d’autres modèles de ventes, celui de l’exposition permanente.

 

 10 Vendre dans le cadre du Salon permanent de la première association d’artistes, la Société des Arts unis en 1860

Face à la montée exponentielle du nombre d’artistes et consécutivement du nombre d’oeuvres exposées, le Salon de Paris qui expose une fois par an ne suffit plus comme flux de régulation des ventes, le problème étant le même pour les expositions en province, tout aussi éphémères.

Delacroix lui-même s’en plaignait déjà dans un manuscrit intitulé De la rareté des Expositions pour un peintre « Pas une voix généreuse ou charitable pour obtenir que le peintres jouissent plus souvent du plaisir et du droit de voir exposés leurs ouvrages.

Si nous avions comme en Angleterre l’esprit d’association, la question serait bien vite décidée…Si le public ne trouvait pas trop inconvenant de donner à la porte un salaire honnête, comme celui, moindre même que celui qu’il trouve naturel de payer au théâtre en entrant. Le contrat serait régulier de tout point, car si la vue d’un tableau est un plaisir, elle a son prix, comme la représentation d’une pièce. Malheureusement… on trouverait tout aussi surprenant en France d’entrer pour de l’argent à une exposition de peinture que d’aller gratis au spectacle ».

 

Eugène Delacroix, De la rareté des expositions pour un peintre, manuscrit autographe, s.d.  © Bibliothèque numérique de l’INHA

 

L’idée est donc de créer en 1860 un salon d’exposition permanent pour mettre en contact les artistes et les acheteurs. Après quelques vicissitudes dues à la difficulté de trouver un local adéquat, une association, la Société des Arts unis, est créée par M. Jame.

Double originalité,  les exposants participent au financement sous forme de souscription, tandis que les acheteurs s’abonnent à l’année pour 100 francs. Une partie de ces revenus sert à acheter des oeuvres dans ce lieu exposées,   créations artistiques qui seront redistribuées sous forme de loterie le jour de Noël.

Le choix fondamental qui est fait est celui de la maîtrise de la Lumière, avec un éclairage par de grandes et hautes baies, comme on le voit dans l’image ci-dessous, qui permet d’éclairer dans des conditions satisfaisantes les oeuvres exposées, ce qui est loin d’être le cas au Salon, ou à l’inverse dans d’autres espaces, d’éviter qu’une lumière à l’éclat trop vif importunât ce qui voudrait rester dans l’ombré mystérieux.

Charles Blanc, La Société des Arts Unis, La gazette des Beaux-arts : courrier européen de l’art et de la curiosité, Paris, 1860, p.261 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Michel Bouquet ne va certainement pas négliger ce nouveau concept de vente qui permet à l’artiste d’afficher son prix sous l’oeuvre, de la vendre sans être présent, ou s’il le faut, de négocier directement avec les amateurs. Au vu de l’emplacement de la salle d’exposition, Rue de Rivoli, et du cadre somptueux, c’est à un public choisi, à des acheteurs  qui sont souvent des hommes de loisirs, c’est-à-dire disposant de tout leur temps libre, et à des amateurs plus engagés dans le tempo des affaires, mais tous fortunés que le lieu s’adresse.

Il figure naturellement sur la liste des 50 premières personnes mentionnées comme souscripteurs de la Sociétés des Arts réunis.  Il est évident qu’il ne peut pas ne pas y participer. Tout l’y invite : la présence de ses amis, Théodore Gudin son maître, Charles Doussault son alter ego pictural lors de présentation de la Moldavie-Valachie dans l’Illustration, Ary Scheffer son voisin, Eugène Isabey lié comme lui à la famille du duc de Montebello, Thomas Couture qui a fait son portrait, Alfred de Dreux dont il est un intime de la famille, Jean-louis Hamon son voisin de Roscoff, Constant Troyon son ami personnel dont il garde précieusement un pastel représentant la ville de Quimperlé chez lui, mais surtout celle du grand régisseur du marché artistique national, l’homme le plus puissant de France pour les commandes officielles des artistes, le comte de Nieuwerkerke, l’amant de la princesse Mathilde.

Quelles que soient leurs orientations artistiques, ils sont tous là, désireux de profiter de ce nouveau concept de vente : Delacroix, Chassériau, Viollet-Le-Duc, Alfred Stevens, Rosa Bonheur, Gérôme, Flandrin, Diaz, Théodore Rousseau, Meissonier, Dupré, Horace Vernet.

 

Autre grande originalité, les possesseurs d’oeuvres peuvent les exposer dans des salons adjacents, jouissance toute personnelle de pouvoir montrer sa collection à d’autres passionnés de l’art.

Mais surtout tout est pensé pour assurer à l’exposant un accrochage optimisé de son oeuvre : pas de toile noyée dans un océan de toiles concurrentes, pas de dissonances malencontreuses entre deux peintures voisines dont les couleurs s’entredéchireraient.

Et raffinement suprême de vente, toute oeuvre exposée est photographiée, puis diffusée par les réseaux de l’Association à l’échelle européenne, Lisbonne, Londres et jusqu’à Saint-Petersbourg.

C’est ici que Michel Bouquet peut vendre une de ses peintures sur émail cru stannifère, Barques de pêche sur une plage de Normandie, à des collectionneurs qui ne sont pas seulement français, mais à l’échelle mondiale, une telle salle d’exposition, révolutionnaire de par son concept et la qualité des artistes ne pouvant qu’être un lieu incontournable pour les passionnés d’art de passage à Paris. La faïence ci-dessous, cuite chez Loebnitz, 5 rue des trois couronnes à Paris, provient de la Collection particulière New Canaan, aux Etats-Unis.

 

Michel Bouquet, Barques de pêche sur une plage de Normandie, Peinture sur émail cru stannifère, cuisson au grand feu, 19x31cm, 1866 © vente lot 18, Pillon, Versailles, 25/10/2009

 

Cette faïence n’a été vue que deux fois en vente, à Drouot en 1984, puis un quart de siècle plus tard, soit le temps d’une génération, en 2009 à Versailles, sous l’appellation Le retour des pêcheurs. Les amateurs de Bouquet sont d’inconditionnels fidèles.

Un autre amateur qui dispose de son temps et de beaucoup d’argent a acheté deux oeuvres de Michel Bouquet.

 

avant 1866 Paysage au soleil couchant, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, 24x36cm, Oeuvre non retrouvée « C’est une des plus remarquables productions de cet artiste ; elle est signée en toutes lettres ».

avant 1866 Marine au clair de lune, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, 16x28cm, Oeuvre non retrouvée   » C’est une marine au clair de lune. Une composition dans le sentiment hollandais et d’un effet mystérieux ; elle porte le monogramme de l’artiste : MB ».

 

Ces deux oeuvres figurent dans le  Catalogue par ordre chronologique, ethnologique et générique de la collection céramique de Monsieur Auguste Demmin, Paris, Renouard, 1866, page 41. A cette date, Auguste Demmin possède une superbe collection de céramiques, de plus de 1000 pièces, qui va de l’Antiquité à nos jours, de l’Occident à l’Orient musulman.

Même s’il a été violemment critiqué par Alfred Darcel en 1864, Auguste Demmin n’est pas n’importe qui. Homme d’affaires, historien d’art et collectionneur, il publie quatre ans plus tard un nouveau catalogue qui contient à ce moment plus de 3000 pièces, et qui s’étend à tous les continents. Il est l’auteur du Guide de l’amateur de faïences et porcelaines, poteries, terres cuites, peintures sur lave et émaux, 1873, 3 volumes, 580 pages.

 

1868 Scène pastorale, Peinture sur émail cru stannifère, troupeau de vaches une gardienne deux hommes dont un peintre, un chien , signé et daté en bas à gauche,

 

Michel Bouquet, Scène pastorale, Peinture sur émail cru stannifère, cuite au grand feu, 25x42cm, 1868 © vente Richelieu, Paris, 01 juillet 2012 

 

Une oeuvre où l’artiste s’est mis en scène, en train de croquer le paysage

Michel Bouquet, Scène pastorale, Détail, Peinture sur émail cru stannifère, cuite au grand feu, 25x42cm, 1868 © vente Richelieu, Paris, 01 juillet 2012 

 

En 1869, il présente un faïence où les gris se sont emparés de l’espace

1869 Paysage sous la neige, Peinture sur émail cru stannifère, Musée de Fécamp

 

Michel Bouquet, Paysage sous la neige, Peinture sur émail cru stannifère, 35x46cm, 1869 © Fécamp, Musée Les Pêcheries

 

11 Se projeter d’emblée vers l’international : participer à la mondialisation du champ artistique

Devant l’exemple de l’Angleterre, la France veut rattraper son retard dans le domaine de la faïence. Paris donne l’exemple et des fabriques se rouvrent avec succès dans un certain nombre de départements. À l’exposition de Londres en 1862, on trouve Jean, avec de nombreuses pièces riches de couleurs ; Devers avec ses terres cuites émaillées, statuettes, bustes, coupes en émaux sur terre crue au grand et petit feu ; Avisseau de Tours avec ses imitations de Bernard Palissy et des faïences Henri II ; Barbizet qui imite aussi les poteries de Bernard Palissy ;  Théodore Deck avec ses faïences Henri II ;  Laurin ;  Pinart et ses miniatures sur faïence et dont le procédé est celui de la peinture sur émail cru. Michel Bouquet ne participe pas à l’exposition internationales de 1862 car il est en train de se former à cette nouvelle technique.

 

11.1 Exposition Universelle de Londres en 1864

Deux ans auparavant, à l’Exposition universelle de Londres de 1862, les membres du jury international de la 35e classe consacrée aux arts céramiques étaient le Chancelier de l’échiquier lui-même, W.E. Gladstone pour l’Angleterre, Regnault, membre de l’Institut, directeur de la manufacture de Sèvres pour la France, le marquis d’Azeglio, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire pour l’Italie, C. Fischer, fabricant,  pour le Zollverein, c’est-dire si la faïence représente un vecteur stratégique d’importance pour les organisateurs.

L’Exposition universelle de Londres de 1864 fait l’objet d’une relation dans un journal très lu à l’époque  : Le magasin pittoresque. « La manufacture de Sèvres expose à Londres, dans le palais de la dernière exposition universelle, à côté des spécimens de ses plus beaux produits, quelques échantillons de faïence émaillée, parmi lesquels des plats peints par Monsieur Michel Bouquet.

Notre planche qui donne l’esquisse d’une de ses deux peintures ne peut évidemment reproduire l’aspect particulier de la faïence peinte.

Ce sont de ces effets que la gravure réussit à peine à imiter avec l’aide des couleurs. La composition est agréable en elle-même, et nous donne l’occasion d’exprimer le regret que les architectes ne fassent pas plus souvent emploi, dans la décoration des édifices publics et privés, de ce genre de peinture qui, aux qualités de l’éclat et de la vigueur, unit celle d’une résistance presque invincible à toutes les influences qui rendent si précaires la durée de la peinture à huile ».

 

Michel Bouquet, La mare aux vaches, en Bretagne, Peinture sur émail cru stannifère, faïence au grand feu, Le magasin pittoresque, 12 juin 1864, p. 380 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

Cette nouvelle approche de la peinture sur faïence ne laisse pas les britanniques indifférents. Outre les acheteurs, le travail de Michel Bouquet est cité en exemple par une Société d’éducation de jeunes filles pauvres comme une activité qui peut procurer du travail et en outre être très rémunératrice :

 « Why shoud not some of our artists turn their attention to this art of painting on porcelain ? They wouf find it remunerative work. It is work, too, which is not undignified. There is no canvas that can compare with a bit of porcelain for longevity. In the Palais de l’Industrie at this moment there is the great annual exhibition of French artists, equivalent to that of the Royal Academy in Trafalgar suare. On its walls are hung up, amont the brilliant show of canvasses, a large plaque of faïence, with an admirable landscape painted on it by Michel Bouquet. » , in Janet Horowitz Murray, Myra Stak, The Englishwoman’s Review of Social and Industrial Questions, 1866-1867

 

11.2 L’Exposition internationale de Porto en 1866

1866 Exposition internationale de Porto. Parmi les artistes, 70 exposants français dont Jules Noël. Michel Bouquet est médaillé de deuxième classe,  Revue artistique et littéraire, Paris, 5 rue de Bréa, 1865, p.104

 

11.3 L’Exposition universelle à Paris en 1867

Laissons la parole à un visiteur de l’époque

« Quand, de l’amphithéâtre du Trocadéro, l’œil enveloppe cet étonnant ensemble qui est l’exposition universelle, il est tout à la fois émerveillée et dérouté. Ce fouillis de construction de tous les pays, de tous les styles, de toutes les architectures, depuis le palais turco-persan où l’art oriental a déployé tous ses caprices, toutes ses gracieuses fantaisies, jusqu’au temple protestant aux formes pesantes écrasées.

 

L’ Exposition universelle vue par un ami de Michel Bouquet, Eugène Ciceri

Eugène Ciceri, Vue officielle de l’Exposition universelle de Paris à vol d’oiseau, Lithographie colorée à la main, 1867 © Library of Congress, Washington

 

Ce chaos de pagodes, de mosquées, d’églises gothiques, de temples, de kiosques, de palais mauresques, de cottagea anglais et américain, de temps Tara, de Théo Kelly mexicain, de caravansérails égyptiens, etc., groupés en désordre comme semés au hasard par la main d’un géant. Par-dessus, cette forêt de mâts, de tours, de cheminées, de phares, de moulins, de minarets, de clochetons, de dômes, de coupoles, flottent au vent les pavillons bariolés de toutes les nations et des principales villes du monde ». Lucien Dubois, L’exposition universelle à vol d’oiseau, Paris, 1867

 

Tous les continents sont représentés

Plan du Palais de l’Exposition Universelle de 1867, Guide de l’exposant et du visiteur, Hachette, Paris, 1867 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Les oeuvres de Michel Bouquet ont été sélectionnées par le jury d’organisation, mais avec une particularité, celle d’être représentées dans plusieurs espaces. Il est présent à la fois dans la galerie des beaux-arts , mais aussi dans celle des objets d’habitation.

 

Plan des galeries françaises, Guide de l’exposant et du visiteur, Hachette, Paris, 1867 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Une partie de la galerie des arts usuels est consacrée aux céramiques françaises. On peut y voir une imitation d’un kiosque persan auquel le manufacturier Collinot a accroché ses créations.

 

Salle des faïences françaises, L’Exposition Universelle de 1867 illustrée, 1867 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

La peinture sur émail stannifère fait l’objet d’un développement explicatif à destination du public, avec une description de la technique de travail de la peinture sur émail stannifère, soulignant les grandes difficultés rencontrées par les artistes. Une technique de communication pour susciter l’envie d’acheter en faisant prendre  conscience aux spectateurs des difficultés techniques et de l’investissement en temps de travail, qualités prisées pour une oeuvre d’art dans le domaine artistique et industriel.

« Vous prenez un panneau de terre cuite, ou pour mieux dire dégourdie ; vous le trempez dans un bain d’émail stannifère qui, séchant presque aussitôt, adhère sous forme de poussière blanche.

Vous peignez là-dessus ; mais prenez garde ! N’hésitez pas un seul instant ! Cette couche pulvérulente et grenue boit avidement les couleurs ; les corrections sont impossibles ; et pour peu que votre pinceau dévie, tout est perdu !

Ayez soin  encore de bien calculer les modifications que vos oxydes colorants subiront au feu.

Si vous avez surmonté ces obstacles, vous faites cuire la pièce au grand feu de four. L’émail et la peinture se fondent ensemble, s’unissent intimement l’un à l’autre, s’incorporent avec la pâte, et forment des tableaux pleins de vigueur et d’éclat.

On en juge à l’Exposition de 1867, par ceux de MM. Hippolyte Pinart, l’habile reproducteur des maîtres classiques ; Michel Bouquet, le paysagiste ; Laurin, dont les bandits ont une si fière tournure ». Emile de la Bédolière, L’Exposition Universelle de 1867 illustrée, 1867, p.138

Il expose sur le stand réservé à Genlis et Rudhart une faïence qui a été créée en 1864, et fait cuire chez Madame veuve Dumas.  Léon Arnoux, qui travaille pour la manufacture Minton en Angleterre, ne tarit pas d’éloges sur cette faïence et en propose l’acquisition à ses propriétaires. Cette plaque fera partie de la collection Minton, une collection de référence qui servait d’inspiration et d’instruction pour les artistes qui travaillaient dans la manufacture. Michel Bouquet lui-même s’est déplacé plusieurs fois à Minton pour y travailler et y conclure des affaires. Cette oeuvre, sans titre, se trouve actuellement à Londres au Victoria and Albert Museum. Il s’agit peut-être de la plaque intitulée Moulin à eau, en Dauphiné qu’il a présentée à l’Exposition des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, au Salon de 1865.

 

Michel Bouquet, Sans titre, 37x51cm, Peinture sur émail cru stannifère, cuite au grand feu chez Madame Dumas, Paris, don de H.C. Campbell, 1864 © Victoria and Albert Museum, London

 

Outre la salle consacrée aux faïences dans la galerie des arts usuels, Michel Bouquet est également présent dans la galerie consacrée aux objets d’habitation.

« Il s’agit présentement de nous loger. Les maisons ne sont pas là, mais voici du moins tout ce qu’il faut pour les meubler : lits, bahuts, dressoirs, fauteuils, canapés, divans, bibliothèques, tables, pendules, glaces, cheminées, lustres, candélabres etc., de tout genre : marqueterie, mosaïque, incrustation , de tous styles, y compris l’Égyptien, l’étrusque, le pompéien, le byzantin, le gothique, le renaissance, le Louis XIV, le Louis XV, le Louis XVI, le directoire, l’empire.

Le bronze et le marbre seuls ou mariés l’un à l’autre dans une savante harmonie : l’onyx, le porphyre, l’acier, le cuivre, le zinc, le fer repoussé, la fonte, la faïence, les émaux, la nacre, l’ivoire. Tous les bois connus maniés par nos habiles artistes, Fourdinois, Grohé, Guéret, Viot, Michel Bouquet de Lorient, etc., rivalisent de fantaisie, d’imprévu et de richesse pour créer une ébénisterie sans rivale ». Lucien Dubois, L’exposition universelle à vol d’oiseau, Paris, 1867

Les amateurs anglais et les professionnels ne sont pas les moins enthousiastes : « Michel Bouquet, departs entirely from decoration, and aims at picture painting on large slabs of the majolica material. There are some examples to be seen on the wall of the inner circle of the Exposition labelled  Faiences Grand feu, Peintes sur Email cru, par Michel Bouquet.

In these plaques the paintig is made direct on the raw enamel with the « base » of colours ; that is, colours without ant fluxing material in them : the fluxing material is the enamel upon which pictures are produced, and which, on being subjected to a great heat, fuses and takes into tself the colours, instead of their lying on the surface merely.

The landscapes of Bouquet in this method process to me great charms : his choice of tints is happy. This kind of work is capable of great power and strenght of colouring, and is very durable ; it seems to be particulary adapted for the decoration of walls and exteriors of buildings with colossall  figure subjects on large slabs of majolica fitted together. »

Seul Grangedor reprend l’antienne d’un art qui ne prend pas assez en compte la fonction traditionnellement assignée à l’objet de faïence : l’encadrement décoratif et les volumes de la sculpture que Michel Bouquet n’explore pas. Mais en le plaçant en opposition à la firme Beck, il souligne l’indépendance de l’artiste, au contraire de ses confrères qui sont obligés de  mendigoter auprès du manufacturier.

« Il y a lutte depuis quelques années dans la prédilection du public entre ces deux substances qui sous la coloration du peintre et l’outil du sculpteur, donne des effets tous différents.

Nous possédons aujourd’hui de nombreux artistes et maîtres en l’art de terre, qui cherchent à faire revivre les traditions des procédés. Monsieur Deck a été sollicité par le paysagiste Français, les peintres Gluck et Ehrmann pour leurs sujets de fantaisie, Madame Escalier pour les fleurs. Pour ces artistes, rien n’est possible sans la collaboration vigilante de Monsieur Deck car les ratés sont nombreux : telle couleur s’enfume, tel relief s’émousse, tel émail coule et se perd.

Michel Bouquet travaille seul. Dans ses panneaux grand feu, les vieilles habitudes du paysagiste, amant de la nature, font quelquefois tort à l’habileté consommée du peintre céramiste.

Nous aimerions avoir ces motifs, libres échappées du regard sur les bois, les ciels et les eaux, toujours encadrés d’ornements, comme l’a fait quelquefois l’artiste pour des plats décoratifs ou des guéridons ». Grangedor, Le Temps, 9 janvier 1868.

Les membres du jury international quant à eux soulignent la qualité du travail réalisé par Michel Bouquet

 

Aimé Girard, Rapports du Jury international, Faïences fines, faïences décoratives et faïences tendres, Paris, 1867 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

« Il ne faut pas oublier, dans cette nomenclature des faïences décoratives françaises, les peintures sur émail cru de M. Bouquet ; les difficultés que présente ce genre de décoration sont excessives. Incorporées par cette opération à l’émail lui-même, les couleurs acquièrent ensuite au feu une grande profondeur. Les peintures obtenues de cette façon par M. Bouquet sont d’un grand effet ».

 

11.4 L’ Exposition maritime internationale du Havre en 1868

Elle s’ouvre en juin 1868 et compte 5000 exposants. Les nations qui ont participé, outre la France, à cette exposition sont l’Angleterre, les Etats-Unis d’Amérique, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suisse, la Turquie, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Perse, le Siam. Une exposition placée sous la présidence de Théophile Gautier, où figurent non pas seulement les Beaux-Arts,  Gudin faisant partie de ce premier jury, mais aussi des Arts appliqués aux procédés industriels

Sont considérés comme Arts appliqués aux procédés industriels les métaux d’art, l’horlogerie, la joaillerie, l’orfèvrerie, les cristaux, les verres, les porcelaines, les faïences où le jury , de très haute volée, est constitué d’un président, Salvetat, de la Manufacture impériale de Sèvres et Professeur à l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures, Paris ; de Darcel du Musée du Louvre et d’un belge, Léon Mondron, propriétaire d’une Manufacture.

 

Entrée de l’exposition

Entrée de l’exposition, Journal officiel illustré de l’Exposition maritime du Havre, 12 numéros, 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Une belle vitrine internationale avec un public différent des traditionnelles expositions d’art, et un beau potentiel de vente pour les artistes. Comme on est dans la thématique du maritime, Michel Bouquet envoie une oeuvre en relation avec l’exploitation de la mer. Fait remarquable, le rapport est édité en français et en anglais, sous la présidence de Théophile Gautier, ce qui offre une visibilité internationale à Michel Bouquet.

1868 Bateaux sur la plage, Boats on the beach, Peinture sur émail cru stannifère, Painting on earthenware, Oeuvre non retrouvée

Il obtient une médaille d’argent, à l’instar de Daubigny, Manet, Boudin et Monet.

Effectivement c’est une manifestation internationale où Daubigny expose La mare à Dagneau, Fontainebleau, Manet son Torero mort, Boudin, La plage de Trouville, et Monet sa Camille, tous également médaillés en argent, présidé pour la peinture par Théodore Gudin, membre du jury de la peinture à l’huile et des dessins.

 

Edouard Manet, Le torero mort, 76 x 153cm, 1864-1865 © National Gallery of Art, Washington ; Claude Monet, Camille, Huile sur toile, 81 x 55cm, 1866 © Musée national d’art de Roumanie, Bucarest 

 

Eugène Boudin, La plage à Trouville, Huile sur toile, 25 x 48 cm, 1864 © images-art.fr, Musée d’Orsay

 

Nous ne disposons pas pour l’instant d’une reproduction de la faïence intitulée Barques sur la plage. Mais deux années auparavant, Michel Bouquet avait créé une faïence aujourd’hui intitulée Vue d’Yport ou de ses environs, ce qui signifie que ce titre n’est pas stabilisé, représentant le même type de paysage naturel et social, hormis le fait que sur la toile de Boudin, le peintre a pris soin de ne garder qu’une image miroir de ses acheteurs, celle de la bourgeoisie fortunée en week-end, alors que sur la faïence de Michel Bouquet, toutes les classes sociales sont présentes.

 

Une vue partagée de la plage : promeneurs avec enfants, pêcheurs et leurs femmes, cabines de baigneurs

Une plaque magnifique, au glacé somptueux, avec une dominante gris-bleu qui influe sur tout le paysage. Un travail exceptionnel

Michel Bouquet,Vue d’Yport ou des environs, Peinture sur émail cru stannifère, 52x83cm, signé et daté en bas à gauche, 1866 © Château-Musée de Dieppe

 

Au Havre, c’est donc un public différent des publics habituels des traditionnelles expositions d’art. Mais un public qui a les moyens d’acheter, avide de nouveautés et de remarquables réalisations techniques, et ce à un niveau international. D’excellents acheteurs potentiels pour Michel Bouquet.

Des commentaires élogieux accompagnent la médaille d’argent de Michel Bouquet « Les peintures sur faïences cuites au grand feu, exposées par M. Bouquet, sont très remarquables. Elles dénotent chez cet artiste une connaissance profonde de l’art de la vitrification. The paintings on faïence shown by M. Bouquet are very remarkable, and prove that this artist is thoroughly versed in the art of vitrification ». in Rapports du jury international et Catalogue officiel des exposants récompensés, Exposition maritime internationale du Havre, Londres, Johnson and Son, Libraires, Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Hambourg, Vienne, New York, 1868

Michel Bouquet a de la chance. Le clou de cette exposition internationale est un aquarium géant que tout le monde s’accorde à comparer à la grotte de Fingal.  La base extérieure est formée de couches redressées de roches serpentines rapportées de la Havane.

Extérieur de l’aquarium

Jules Mesnard, Journal officiel illustré de l’Exposition maritime du Havre, 12 numéros, 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

A l’intérieur dans différentes galeries qui donnent chacune sur des aquariums, les voûtes géométriques de basalte sont reproduites à l’identique sur les plafonds. Le résultat est féérique.

Jules Mesnard, Journal officiel illustré de l’Exposition maritime du Havre, 12 numéros, 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Galerie d’Amérique

Jules Mesnard, Journal officiel illustré de l’Exposition maritime du Havre, 12 numéros, 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

Galerie d’Afrique

Jules Mesnard, Journal officiel illustré de l’Exposition maritime du Havre, 12 numéros, 1868 © Source gallica.bnf.fr / BnF

 

La grotte de Fingal par Michel Bouquet

Michel Bouquet, Lettres sur l’Ecosse, L’Illustration, 1850 © Bibliothèque bretonne, Abbaye de Landévennec

 

Une manifestation où il va faire la connaissance d’Edouard Corbière, le futur père de Tristan Corbière, puisque ce dernier est vice-président du Jury d’une section artistique au nom révélateur, Expériences et Beaux-arts.

 

Toutes les techniques de communication modernes – la visibilité commerciale, le champ politique comme support publicitaire, l’inondation créative, la controverse médiatique –  utilisées par Michel Bouquet aboutissent à une stratégie efficace. Le voilà, dans un nouveau créneau technique pictural, reconnu par ses pairs au plus haut niveau, engagé dans la modernité industrielle du second XIXème siècle, acheté par l’entourage de la famille impériale et choisi pour représenter la France dans les Expositions internationales de Londres et Paris.

Tout ceci n’aurait pu être possible sans un réseau de connaissances efficace, alliant les relations aristocratiques précieusement entretenues de son maître Théodore Gudin, celles des fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur et des Beaux-Arts, et surtout un réseau d’amitiés personnelles, celui de la Société de la Rochefoucaud.

 

 

 

 

Bouquet 18 Vendre ! Accepter les lois du marché, se mettre dans le champ du visible médiatique