4 Débats et controverses

I Des affrontements épistolaires avec M.Jean-Marie René Lecoq-Kerneven

Jean-Marie René Lecoq-Kerneven a fait paraître six ouvrages portant sur la numismatique dont les deux suivants : La carte numismatique de la péninsule armoricaine en 1866

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dont Yves Coativy déclare « que ses articles sont surprenants quand ils ne sont pas totalement farfelus comme sa carte numismatique de Bretagne » in Yves COATIVY, La monnaie des Ducs de Bretagne de l’an mil à 1499, Presses Universitaires de Rennes, 2006, page 25 ; et un Traité de la composition et de la lecture de toutes inscriptions monétaires, Monogrammes, symboles et emblèmes depuis l’époque mérovingienne jusqu’à l’apparition des armoiries, Impr. Leroy fils, Rennes, 1869, 403 p. Sur le plan de la numismatique il est à remarquer que le grand numismate Poey d’Avant semble ne pas avoir vu  la collection de Jean-Marie René Lecoq-Kerneven. « Il paraît en effet curieux qu’une collection qui aurait compté 1500 monnaies bretonnes dont des inédits, n’ait pas été analysée par le numismate » in COATIVY, Ibid.

Né en 1807, Jean-Marie René Lecoq-Kerneven mène une carrière de juriste qui va le conduire de l’affectation de substitut à Vannes à celui de conseiller de la cour d’appel de Rennes en 1858. Nous avons donc un conflit entre deux magistrats, dont l’un – François Jégou – occupe un poste moins prestigieux dans la hiérarchie. Le point nodal de friction est le suivant : Jean-Marie René Lecoq-Kerneven reproche à François Jégou l’emploi du mot de spéculateur à l’encontre d’un de ses ancêtres. C’eût pu être une simple remarque entre écrivains de bon aloi, mais Jean-Marie René Lecoq-Kerneven étrille très durement François Jégou « L’Histoire de la fondation de Lorient est une histoire malveillante, remplie d’aberrations … il a su transformer en habileté de spéculateurs le concours de deux éminents citoyens… » in Jean-Marie René LECOQ-KERNEVEN dans sa Généalogie et Annales de la maison Dondel de Sillé où l’on voit l’origine et la fondation de la ville de Lorient Bretagne, Rennes,  Impr. Alphonse Leroy Fils, 1874, 428 p.

François Jégou lui répond dans un fascicule, réponse qu’il veut définitive d’autant plus que Lecoq-Kerveven a envoyé gratuitement un exemplaire de son livre à la Bibliothèque municipale de Lorient. Et François Jégou de s’exclamer « Qu’ai-je donc fait, grand Dieu ! pour justifier de tels procédés ? En quoi l’histoire de la fondation de Lorient a-t-elle pu m’attirer les dédains, les mépris, les injures, les foudres de M. Lecoq ? Quel a été mon crime, pour servir  de cible à l’artillerie des points d’exclamation et des majuscules de l’auteur de la génération Dondel ? …Chose plus grave encore j’ai osé dire que le même Thomas Dondel, associé de son beau-frère achetèrent la seigneurie du Faoudec-Lisivy, en 1667, c’est-à-dire plusieurs mois après le premier établissement de la compagnie au Faouëdic, par spéculation ! »

C’est parce qu’il se sent attaqué non seulement dans la cadre de la vérité historique, mais dans sa considération personnelle et dans son honneur d’écrivain que François Jégou va démonter point par point l’argumentaire de son adversaire – sur quarante-sept pages – preuve que l’auteur de la Fondation de Lorient est très touché par l’attaque dont il fait l’objet in François JEGOU, Les fondateurs de Lorient, Réponse à M. Lecoq-Kerneven , auteur de la Généalogie et annales de Dondel de Sillé par François Jégou, auteur de l’histoire de la fondation de Lorient, Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud, s.d.

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© Archives départementales du Morbihan KB art 4502

Il met en face de ses propres écrits, ceux de M. Lecoq Kerneven pour montrer que ce dernier le plagiait.

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Ses soutiens se comptent dans le milieu aristocratique , comme dans celui de sa famille

 

© Bibliothèque de l’abbaye de Landévennec

François Jégou trouve dans cet échange l’appui de René Kerviler. Il n’est pas anodin que ce dernier prenne parti pour François Jégou in René KERVILER, Les fondateurs de Lorient, Bulletin du bouquiniste, Aubry, Librairie de la Société des Bibliophiles français, Paris, 1875, pp. 185-186. Mais cette affaire dans le milieu policé des magistrats et des notabilités historiennes laissera des traces.

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                              © Bnf

A ces échanges houleux auxquels  François Jégou pensait avoir mis fin, Jean-Marie René Lecoq-Kerneven relance cette affaire sur un mode encore plus agressif. S’ensuit une litanie de réponses de la part de Jean-Marie René Lecoq-Kerneven – sur huit pages ! – dans un fascicule où les qualificatifs méprisants et injurieux se succèdent, qui surprennent dans le monde feutré de la magistrature. qualifiant l’Histoire de Lorient de « Diatribe, critique amère, violente et injurieuse » ; il met directement en cause les qualités de « Monsieur Jégou, qui, n’ayant aucune teinture du Droit ancien…de son ignorance ont découlé des préventions…La colère et l’emportement l’ont saisi et égaré…A défaut de raisons, il est descendu aux injures…pas un historien, mais un diatribiste…une oeuvre ridicule, pitoyable » in Jean-Marie René LECOQ-KERNEVEN, Nouvelles études sur les origines de Lorient, en réponse à une diatribe contre les premiers coopérateurs à la fondation de cette cité,  Dinan, 1876.

Jean-Marie René Lecoq-Kerneven sait en effet se montrer féroce.  On retrouve cette attitude de M. Lecoq-Kerneven dans un autre conflit qui l’oppose au Président de la Société française de numismatique in Jean-Marie René LECOQ-KERNEVEN Leçon de numismatique au président des attributions numismatiques de la Société française   » COATIVY, ibid.

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La même année François JEGOU reçoit le soutien de Larvorre de Kerpenic qui écrit un compte-rendu sur  Les fondateurs de Lorient, Réponse à Monsieur Lecoq-Kerneven sur  auteur de la généalogie et Annales de la maison Dondel de Sillé, Revue de Bretagne et de Vendée, 1875, pp.67-69 .

François Jégou  envoie une réponse cette fois non plus à Lecoq-Kerneven, mais à Larvorre de  Kerperic.  Dans cette lettre il souligne « qu’ il lui fallut répondre à des insinuations déshonorantes qu’aggravait encore la position sociale de celui qui les publiait.. Je me suis particulièrement attaché à établir qu’ayant fidèlement suivi les documents authentiques, on ne pouvait me reprocher d’avoir été complaisant : et j’ai mis au défi mon adversaire de prouver que l’Histoire de la fondation de Lorient n’est pas mon oeuvre personnelle ».

Mais « La discussion historique n’est qu’un prétexte; le titre Nouvelles études sur les origines de Lorient est un leurre; M. Lecoq sait parfaitement qu’il ne lui suffit pas de jeter au visage de son adversaire les épithètes d’ignorant fieffé, esprit borné, malheureux diatribiste en délire, présomptueux, inintelligent, malheureux visionnaire, auteur de lamentables élucubrations etc. etc. Un langage ambigu et équivoque, plein de duplicité et de tromperie, de mauvaise foi, que je tente de détruire la vérité, que je dénature un acte de justice, que je mens sciemment à l’histoire, que mon aberration est perpétuelle..Cette production haineuse paraît donc comme un curieux pastiche d’une scène comique fameuse : Voilà pourquoi votre fille est muette. » in François JEGOU La question Dondel, et M. Lecoq-Kerneven, Lettre à M. Larvorre de Kerperic, Lorient, Grouhel, 1878, 30 p.

Deux fascicules de réponse, cela prouve que ces attaques ont vraiment touché François Jégou. Il eût peut-être été plus efficace de ne pas relever les propos de M. Lecoq-Kerneven qui se discréditait par la violence et la bassesse de ses injures. Mais François Jégou n’a pu réfréner son indignation et peut-être pensait-il que s’il laissait le champ ouvert par M Lecoq-Kerenven sans réponse, son image de magistrat de le cité de Lorient et d’historien en aurait été affectée.

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Le débat est rouvert en 1937 par Buffet qui y consacre plus d’une page ! sur les 78 de son opuscule intitulé Lorient sous Louis XIV « Je ne crois pas davantage que la marchand d’Hennebont (Dondel) ait acheté la seigneurie dans le but de spéculer. Qui pouvait croire en 1667 qu’une ville allait naître auprès des chantiers ? » et il en déduit « Ce que le père n’avait pu soupçonner » page 48. Mais croire, est-ce démontrer ? Le débat reste ouvert..

 

II Un débat avec l’archiviste Léon MAÎTRE dans la Revue de Bretagne.

François JEGOU, in La noble et très ancienne confrérie Monseigneur de Saint-Nicolas de Guérande, Revue de Bretagne et de Vendée, juillet 1874, pp. 5-15, pp. 99-113 souligne l’intérêt des quatre volumes de documents ayant trait à une confrérie courant du début du XIVe siècle au milieu du XVIIIe siècle qu’il se propose d’étudier.

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© Bnf

Une thèse avancée par François Jégou dans cet ouvrage :  ce sont,  selon son étude préparatoire ci-dessous,

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© Archives départementales du Morbihan, HB 54 J2

les templiers qui ont introduit et diffusé en Bretagne le culte de l’évêque de Myre entre le XIe et le XIIIe siècles. L’étude des templiers et de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem avait fait l’objet d’une étude par Rosenzweig, Mémoire sur les ordres religieux militaires du temple et de l’hôpital, leurs établissements et leurs églises observées dans le département du Morbihan, in Mémoires lus à la Sorbonne dans les séances extraordinaires du comité impérial des travaux historiques et des sociétés savantes, Archéologie, 21, 22, 23 novembre 1861, pp.191-203

Léon Maître, archiviste départemental de la Loire-Inférieure remet en cause les hypothèses concernant la diffusion par les templiers de ce culte en Bretagne, in MAÎTRE Léon, Lettre à M. Jégou sur le culte de Saint-Nicolas, in Bulletin de la Société archéologique de Nantes et du département de la Loire-Inférieure, pp. 61-65. Il s’agit d’un professionnel reconnu par le milieu historique, qui a réussi le concours de l’Ecole Nationale des Chartes à Paris et est détenteur du diplôme d’archiviste-paléographe. Le ton des échanges entre les deux hommes est nettement plus courtois et mesuré, comme il sied entre notables et écrivains de bonne compagnie.

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Après approfondissement, François Jégou maintient son analyse in François JEGOU, Les templiers et le culte de Saint-Nicolas, Revue de Bretagne et de Vendée, 1875, pp. 81-89, voir ci-dessous

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On le voit, Leon Maître s’il rentre dans un débat sur un thème précis, ne remet pas en cause le reste des recherches menées par François Jégou. Un an plus tard Léon Maître publie sur le même thème  Les confréries bretonnes, leur origine, leurs rôles, leurs usages et leurs influence sur les moeurs, Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud, in 8,° 50 p, 1876.

Pour une mise à jour récente sur les Templiers en Bretagne

 

III Critique par Joseph LOTH des conclusions sur l’origine romaine des noms de lieux

Joseph LOTH est professeur à l’université de Rennes de 1884 à 1910. « Il aimait le vieil occident d’un amour passionné. Ce fut cette passion qui sans doute au cours d’une querelle mémorable le dressa dans une attitude de combat contre ceux qui soutenaient la priorité civilisatrice de l’Orient » in DUPONT-FERRIER Gustave, Notice sur la vie et les travaux de M. Joseph Loth, Compte-rendu des séances de l’Académie des inscriptions et belles lettres, 1937, vol. 81 n°5, pp 390-405. Agrégé de grammaire, linguiste – il était ami avec Ferdinand de Saussure – et historien, il avait obtenu en 1903 la création d’une chaire de celtique. Auteur de nombreux travaux dont les plus importants paraîtront l’année de la mort de François Jégou comme la Chrestomathie bretonne qui le précise Joseph Loth dans son introduction « esquisse à grands traits l’histoire du breton jusqu’à nos jours, en mettant à profit les principaux documents que représentent le inscriptions et les textes étudie la transformation progressive des langues bretonnes depuis leur origine », parue en 1890; Les mots latins dans les langues brittoniques – à savoir un répertoires des mots brittoniques empruntés au latin dans les années suivantes, ainsi que des Notes étymologiques et lexicographiques consacrés à l’origine de 500 mots celtiques. Il ne quittera Rennes que pour occuper au Collège de France la chaire de langue et de civilisation celtiques. C’est donc un professionnel de l’étude des langues celtiques – auxquelles il faut ajouter le grec et le latin – qui va juger le travail de François Jégou.

A quels travaux préparatoires se livre François Jégou ? Il est à remarquer qu’il se forme, comme l’autodidacte qu’il est, à la toponymie et à l’étymologie en recopiant des passages de l‘Etude sur la signification des noms de lieux en France par A. HOUZE, Paris, Ve Hénaux, librairie 14 quai Voltaire, 1864. Il disposait également dans sa bibliothèque de l’ouvrage scientifiquement contesté de Jacques LE BRIGANT, Eléments de langue des Celtes gomérites ou bretons, Strasbourg, Lorentz, 1779 ; d’un exemplaire du Catholicon de Jehan LAGADEUC, Dictionnaire breton, français et latin, rédigé en 1464, imprimé en 1499 et publié sous forme abrégée en 1867 par René-François Le Men. François Jégou disposait de la version faite d’après l’édition de Me Auffret de Quoëtqueuran, Lorient, Corfmat. il avait également chez lui le Dictionnaire français breton ou français celtique, du dialecte de Vannes de CILLART de KERAMPOUL, A. Leide, Par la Compagnie, 1744 ; la Grammaire française bretonne contenant tout ce qui est nécessaire pour apprendre la langue bretonne de Vannes de l’idiome de Vannes rédigé par l’abbé GUILLOME et imprimé à Paris, aux éditions Didier en 1864 ; l’abrégé eus an aviel gant meditationu evit an oll saliou, E. Quemper, 1761 ; le colloque français et breton, et nouveau vocabulaire , Brest, Lefournier, 1838, 159 p.

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Le commentaire de l’ouvrage de François Jégou par Joseph Loth intitulé François JEGOU, Loc-Maria-Kaër, étude de géographie gallo-romaine en Armorique, d’après les noms de lieux par F.J.K.R. de Broguénec, Lorient, Impr. Lorientaise, 1888, est particulièrement rude. Il est à noter que François Jégou n’avait pas osé publier cet ouvrage sous son nom, mais sous un pseudonyme, l’historien amateur rencontrant là ses limites. Ses travaux sont pourtant approfondis, cf ses recherches sur l’étymologie de Caer

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Ci-dessous l’analyse qu’en fait Joseph Loth.

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René Kerviler encore une fois le défend  « On prétend que tous les travailleurs obstinés sont affligés chacun d’un péché mignon, les irrévérencieux disent d’une toquade, les simples profanes d’un dada. Je ne veux pas cacher que François Jégou avait le sien, comme toute la confrérie. Sa principale occupation était de retrouver dans l’étymologie des noms de lieu, des vestiges romains. Pour lui, les Faouët et les Tréfaven dérivaient du bas-latin favetum, qui veut dire retranchement ; les nombreux La Rivière ou Les rivières qu’on trouve même sur des plateaux sans cours d’eau venaient d’anciens campements de ripuarii; mais surtout il poursuivait jusqu’à épuisement les traces du nom de César, prononcés Caësar, puis disait-il devenus Caëhar et Caër, dans les nombreux Kaër ou Caër de Bretagne, en particulier dans l’ancienne baronnie de Kaër où se trauvent encore des restes de la cité romaine appelée Locmariaquer. Pour lui l’appelatif Kaërec, qu’il suivait jusqu’à Guerec et Erec, était synonyme de Cesaerus, et de Romenus, et Broërec n’aurait pas eu d’autre origine. Il avait publié sur le sujet en 1888 une curieuse brochure, intitulée J.F.K.R. de Broguérec. Mais M. Loth, le terrible celtisant de la faculté de Rennes, né à Guéméné comme François Jégou, critiqua vivement plusieurs de ses conclusions dans Les Annales de Bretagne. La réplique n’a pas été publiée, mais elle a été préparée avec un soin tout spécial, armée d’arguments nouveaux que notre ami croyait péremptoires, et il avait l’intention de la montrer au public que lorsqu’il aurait réuni autour d’elle assez d’instruments décisifs que pour assurer la victoire. Il se faisait peut-être d’illusions de ce côté, mais au moins étaient elles fort honorables, et ces tournois pacifiques sont de ceux qui font avancer la science. » René KERVILER, Revue illustrée des provinces de l’Ouest, 1891.

Quelle image de François Jégou la postérité retiendra-t-elle ?

 

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