5 La postérité de François Jégou

51 Une reconnaissance précoce de son travail  dès les années 1870.

« L’enterrement du regretté juge de paix du deuxième canton a eu lieu vendredi matin de neuf heures à dix heures et demie. La cérémonie religieuse a eu lieu à l’église paroissiale de Kerentrech ; l’inhumation s’est faite au cimetière de cette paroisse. Les cordons du poële étaient tenus par MM. Lestrohan, du Bouëtiez de Kerorguen, avocat, Fatou, Docteur en médecine, et Collier juge de paix du premier canton.

Une foule nombreuses a accompagné le convoi jusqu’au cimetière. Cette foule comprenait les amis de la famille, des magistrats, des avoués, des huissiers, des fonctionnaires civils, des officiers de marine, etc..Le deuil était conduit par le frère du défunt. Nous nous associons au voeu formulé par M. du Bouëtiez à la fin de son adieu : Puissent les concitoyens de M. Jégou se réunir un jour autour d’un monument élevé à sa mémoire et sur lequel on lira : A son historien, la ville de Lorient reconnaissante. » in L’Avenir de la Bretagne du 15 mars 1890, le Nouvelliste du Morbihan, le Morbihannais.

On retrouve les éloges funèbres de René de Kerviler dans L’Avenir de la Bretagne du 13 mai 1890 « Je veux interrompre pendant un instant mes études ..pour consacrer un témoignage de sincère et confraternelle amitié à la mémoire d’un travailleur infatigable qui vient d’être enlevé prématurément à l’affection de ses nombreux amis. Depuis près de vingt ans j’étais le témoin assidu de ses labeurs : nous nous consultions mutuellement sur une foule de problèmes de l’histoire et de la biographie bretonne ; et je puis affirmer que la mort de François Jégou est pour la ville de Lorient une perte irréparable », dans le Nouvelliste du Morbihan, le Morbihannais

La postérité de François Jégou va connaître des fortunes diverses. De son vivant, la plupart des commentaires hors M. Lecoq-Kerneven et Joseph Loth sont élogieux.

Albert MACE dresse un compte-rendu de l’ouvrage Histoire de Lorient, port de guerre (1690-1720) le 17 décembre 1887 : « Lorient et Saint-Nazaire, dit M. René Kerviler, dans l’intéressante préface qu’il a jointe au beau livre de M. Jégou, « sont deux exceptions parmi les villes de Bretagne, et deux du même ordre. Elles sont le fruit, non pas d’une gestation locale, mais le concours des forces du pays tout entier : plus françaises que bretonnes par cette expansion subite qui n’est guère un des produits de notre caractère provincial, mais bretonnes cependant par la ténacité dans le travail et la confiance dans l’avenir ». On ne saurait mieux dire : c’est bien là ce qui distingue tout particulièrement dans l’histoire de notre province cette ville créée de toutes pièces, à une époque relativement récente, sur cette pointe du Faouëdic, lande nue au temps de Louis XIII. C’est ce qui explique et justifie l’intérêt général qui se dégage de ces récits, c’est ce qui fait de ses annales un chapitre que l’on ne saurait distraire de l’histoire de la marine et du commerce français. C’est ce qui assure au chercheur érudit qui nous offre aujourd’hui le fruit de ses laborieuses investigations, un succès qui ne peut rester cantonné dans les limites de notre province.
Trop généralement on s’imagine que la ville de Lorient ne doit qu’aux intelligents commerçants de la Compagnie des Indes, sa création, son extension, sa prospérité. Loin de nous de diminuer le mérite de ces hardis navigateurs qui ont contribué dans une large mesure au développement des relations de notre pays avec l’étranger. Mais il est juste de tenir compte de leurs efforts et de garder un reconnaissant souvenir de leurs actes, il ne saurait nous convenir d’oublier que dès la première heure, à côté des chantiers de la Compagnie des Indes Orientales, la marine royale vint dresser son pavillon et créer un arsenal qui rendit tant de services à la France au cours des luttes gigantesques qu’elle eut à soutenir.

C’est au marquis de Seignelay, ministre de la Marine, que revient l’honneur d’avoir constitué à Lorient l’administration de la marine. C’est à son successeur, Pierre-Louis Phelypaux, comte de Pontchartrain, secondé avec le plus grand zèle et le plus intelligent dévouement par Claude Céberet, sieur du Bouloy, premier commissaire général de la marine au port de Port-Louis et Lorient, puis par Antoine de Mauclerc, et Charles de Clairambault, qu’il convient d’attribuer le mérite d’avoir assuré à l’oeuvre son plein et entier développement.

Malgré les difficultés matérielles résultant du petit nombre des ouvriers et de la difficulté de se procurer des matériaux dont la plus grande partie était absorbée par le port de Brest, cinq vaisseaux construits à Lorient, le Brillant, le Vermandois, le Prince, le Bon et le Saint-Michel sortaient du port au mois d emai 1691 et allaient rallier à Brest l’armée du comte de Tourville.

Pendant les trente années, si scrupuleusement et si fidèlement décrites par M. Jégou, le port de Lorient construisit au moins dix-huit vaisseaux de ligne, et un grand nombre de frégates, brûlots, corvettes et autres bâtiments légers. Duguy-Trouin, Alain Porée, Belle-Ile-Pépin, de la Franquerie, Dairaux, de la Moinerie-Miniac, Beaubriant, Raoul, de la Jaille, Giraldin, Noël et bien d’autres corsaires vinrent y faire construire ou armer leurs vaisseaux. A côté de la Compagnie des Indes, les Compagnies de Saint-Domingue, de l’Assiente, du Sénégal, de Guinée, de la Chine, de l’Océan Pacifique et des Mers du Sud vinrent y établir leurs chantiers ou y chercher un refuge certain en cas de guerre. Le vieil enclos de la Compagnie des Indes fut bientôt insuffisant pour contenir les ouvriers et installer les nouveaux services. Le plan des fortifications fut dressé : des maisons s’élevèrent, des rues furent ouvertes. Une paroisse distincte de celle de Ploemeur fut fondée. Une juridiction spéciale civile et de police fut établie. Un marché hebdomadaire, trois foires franches furent autorisés. Le droit d’établir les halles fut concédé. »

Un autre article d’Albert MACE dans le Petit Breton du 18 décembre 1887 souligne les qualités de François Jégou :  » Pour rendre plus attrayante, plus instructive et plus complète l’étude que nous analysions à grands traits, M. Jégou n’a rien négligé. A côté des documents des archives du port, de la correspondance du Roi, des ministres de la marine, des commissaires généraux dont il a tiré le plus judicieux profit, à côté des grands faits historiques et de la fixation précise du rôle que Lorient a joué, M. Jégou nous fait connaître toutes les difficultés contre lesquelles les organisateurs eurent à lutter, rivalités avec la Compagnie des Indes et les gouverneurs militaires, conflits avec les juridictions seigneuriales, éloignement de la juridiction de l’Amirauté transférée d’Hennebont à Vannes, prétention des grands propriétaires, disettes, pénuries du Trésor, etc., etc. L’établissement de l’église et du cimetière, du lazaret, de l’hôpital, les ordonnances de police depuis celle du couvre-feu prise pour mettre les chantiers de la Compagnie d’un danger perpétuel, jusqu’à celles qui visent la passion du jeu, le boston de Lorient, et même l’honnête et pacifique jeu de loto proscrit par le dernier sénéchal, tout le détail de l’organisation d’une ville substituée à un hameau, tout est minutieusement expliqué et écrit.

Cet ouvrage a droit à une place de choix dans la bibliothèque de tous ceux qui s’occupent non seulement de l’histoire de notre province, mais de l’histoire de France. »

L’ancien secrétaire général de la Mairie F. MARCESCHE s’appuie sur les travaux de Jégou pour son étude Les  fortifications de Lorient, Chamaillard, Lorient, 1889.

© Médiathèque de Lorient

Quelques années après son décès, Hervé de Saint-Christophe écrit encore dans le Nouvelliste  « M.François Jégou complète la série de ces hommes que la ville de Lorient doit honorer au même titre que ses propres enfants. Toute la vie de cet homme de bien fut une protestation contre les hasards de la naissance – et Lorient lui doit son histoire. » in Le Nouvelliste du Morbihan du 14 juin 1894.

Légitimé et soutenu par René KERVILER dans sa Bio-Bibliographie bretonne, Rennes, 1886-1908, son nom disparaît à la fin des années 1890 – est-ce là une conséquence du rugueux débat entre François Jégou et Lecoq-Kerneven ? – pour reparaître en 1921 et surtout dans les années 1930 au profit d’autres historiens qui pour un certain nombre d’entre eux soit publient ses oeuvres inédites, soit se servent de ses recherches pour leurs propres publications comme René MAURICE.

Il faut également souligner qu’il n’existe plus de documents ayant trait à la juridiction de Lorient – le 2e canton – dans laquelle exerçait François Jégou, sauf découverte fortuite,  ceux-ci ayant été détruits pour partie en 1900 et la totalité pendant la deuxième guerre mondiale. Il a une certaine constance dans la disparition puisqu’aux archives de Loire-Atlantique aucun dossier n’a pu être trouvé. En effet, le fonds de la justice de paix de Guérande cotée 4 U 18 est très lacunaire et la période 1871 à 1873 pendant laquelle il y exerçait la profession de juge de paix n’est pas conservée. Les cotes 14 U 245, 578 et 720 concernant les prestations de serment n’ont donné aucun résultat selon les archives départementales que je remercie ici pour leur aide.

Du vivant de François Jegou, S. Rosenzweig publie un Compte-rendu de l’ouvrage de François JEGOU, Industrie morbihannaise, La manufacture de porcelaine de Lorient, 1790-1808, Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, 1865, pp.76-78

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      © Bnf

François Jégou avait envoyé l’ouvrage intitulé Histoire de la fondation de Lorient, étude archéologique, quelques mois avant les évènements de l’année 1870. René Kerviler  avance que  « l’attention qui s’y portait déjà avec faveur, à la suite du concours provincial des travaux historiques institué près la Faculté de rennes en fut détourné par les tragiques évènements qui suivirent », à savoir la défaite face à l’Allemagne, la chute du Second empire, les débuts laborieux de la Troisième République, in  Deux morbihannais dont François Jégou, Armorique et Bretagne, Recueil d’études sur l’archéologie, l’histoire et la biographie bretonnes publiées de 1873 à 1892, revues et complètement transformées, Tome 3, Bretagne pendant et depuis la Révolution, Tome III, Paris, Honoré Champion, 1893, pp 360-366. Cet article était déjà paru dans la Revue illustrée des provinces de l’Ouest, 1890.

Mais il semble que d’autres éléments aient joué en la défaveur de François Jégou. L’intitulé même de son titre « étude archéologique » pose problème. L’archéologie a connu un tel essor depuis le milieu du XIXe siècle avec les travaux de BOUCHER de PERTHES qu’elle s’est constituée en discipline indépendante. En outre la définition du terme archéologie renvoie à l’étude d’objets, ce que n’est pas le travail de l’historien de Lorient. Il a donc envoyé au jury d’archéologie une oeuvre dont le contenu correspond pour l’essentiel à une étude historique et non archéologique.

Le résultat est que le jury le renvoie – avec félicitations pour son travail – à l’année suivante pour une présentation de son oeuvre au jury d’histoire. Malheureusement l’année 1871 est une année agitée avec l’échec de l’Armée de la Loire au Mans face aux allemands, la chute de Paris le 28 janvier, l’Assemblée nationale réunie à Bordeaux, l’insurrection de la  Commune de Paris à partir du 18 mars jusqu’à fin mai et enfin le Traité de Francfort qui voit la France perdre l’Alsace et une partie de la Lorraine. François Jégou a-t-il renoncé à renvoyer son ouvrage ou la Commission d’histoire ne s’est-elle pas réunie au vu des évènements ? Nous l’ignorons à ce jour.

En tout cas, François Jégou cherche à se faire connaître : il s’offusque du fait qu’un de ses articles – portant sur l’industrie bretonne de la sardine à l’huile – n’ait pas été retenu par le journal Le Moniteur auquel il avait fait parvenir son manuscrit

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Ce ne sont pas seulement Rosenzweig et Kerviler, mais également Louis de Kerjean qui produit une étude valorisant le travail de François Jégou in Revue de Bretagne et de Vendée, 1874, pp. 326-328

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© Bnf

René de KERVILER commente sur deux pages l’Histoire de la fondation de Lorient, Etude archéologique, Bulletin du Bouquiniste, Librairie de la Société des Bibliophiles français, Paris, 1874, pp. 358-360

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      © Bnf

S. de La NICOLLIERE-TEIJEIRO, Notices et compte-rendus, Revue de Bretagne et de Vendée, Tome V, 1879, pp.328-329 fait un  compte-rendu de la première partie de l’Arsenal royal 1690-1697.

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            © Bnf

Les articles consacrés à Lorient, Arsenal royal 1690-1697 parus dans la Revue maritime et coloniale lui valent les félicitations du Contre-Amiral Buret, président le la Commission centrale des Travaux des Officiers de la Marine dans le rapport qu’il fournit au Ministre Louis Pierre Alexis Pothuau le 8 août 1878. S’il avait envoyé ses articles à la Revue Historique parue à partir de 1876, la postérité qu’il aurait pu avoir en eût certainement été changée.

DELONCLE, Lorient et les grandes compagnies maritimes au XVIIIe siècle, Société Bretonne de Géographie, Lorient, 1886, pp.236-251 fait référence à François Jégou

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© Bnf

François Jégou est cité deux fois, dans les Archives de Bretagne, Recueil d’actes, de chroniques et de documents inédits publiés par la Société des Bibliophiles bretons et de l’histoire de Bretagne, tome IX qui publie en 1898 l’itinéraire de  Bretagne de DUBUISSON-AUBENAY en 1636. Il figure dans les notes commentant ce magnifique document pour son étude de Le Faoudic, Trefaven et Ploemeur en 1666, paru en 1869, et l’ Île Saint-Michel parue en 1866.

Jégou est également présent pour son ouvrage  Marine militaire et corsaires sous le règne de Louis XIV, Histoire
de Lorient, port de guerre (1690—1720.) 2e édition, 1887, In-8°, 460 p, Vannes, Lafolye dans la bibliographie d’une revue allemande parue l’année suivante : Mittheilungen aus dem Gebiete des Seewesens, Vol. XVI, N° VII und VIII, 1888.

René de KERVILER dans sa Bio-Bibliographie bretonne, Rennes, 1886-1908 cite François Jégou comme ayant concouru à cette immense série. René Kerviler a eu entre les mains toutes les fiches établies par celui-ci ainsi que les documents historiques originaux, grâce à la bienveillance de Madame Jégou. Des dizaines d’articles font référence aux manuscrits de François Jégou dans la Bio-Bibliographie bretonne, preuve que ce dernier possède de nombreux documents historiques dans sa bibliothèque personnelle et que ses archives contiennent des manuscrits de travaux en préparation.

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© Bnf

L’année de sa mort, un contemporain relève que « Travailleur infatigable, M. Jégou avait relevé avec un soins scrupuleux les anciens registres de l’état civil de l’arrondissement de Lorient et formé un catalogue manuscrit d’une très grande valeur, mine précieuse de renseignements sur les anciennes familles du Comté de Vannes » in Revue Historique de l’Ouest, 1890, p. 171. A notre connaissance, ce document n’a pas encore été retrouvé.

Deux années après sa mort en 1890, Madame Jégou fait don à la Bibliothèque municipale de Lorient des documents historiques qui étaient en possession de son mari, à savoir tout d’abord 2 volumes complets intitulés François JEGOU, Preuves de l’Histoire de la fondation de Lorient et de l’Histoire de Lorient publiés en 1870 et 1887, 2 vol.in 8°, demi-reliure basane, non daté, Don de Mme Veuve Jégou en 1892, Catalogue de la Bibliothèque municipale de Lorient, 1896.

Elle fait également don de 5 autres volumes : François JEGOU, Histoire de Lorient, Preuves, Recueil de documents fort rares et inédits sur la Compagnie des Indes, Dépêches ministérielles 1687-1690, Correspondances des Contrôleurs généraux, Extraits des archives, Manuscrits, etc. recueillis et mis en ordre par M. Jégou pour l’Histoire de Lorient, Lorient, 4 volumes, mss. in 4° rel., non daté, Catalogue de la Bibliothèque municipale de Lorient, 1896, et d’un autre volume : François JEGOU, Histoire de Lorient, Annales Lorientaises, Preuves, Extrait des correspondances des Ministres de la Marine avec des Administrateurs de Lorient 1696-1720, recueillis et mis en ordre par M. Jégou, Lorient, 1 volume, ms.  in 4° rel., non daté, Catalogue de la Bibliothèque municipale de Lorient, 1896.

René MAURICE se pose en 1937  la question suivante : « Cette importante collection avait été confiée par Madame F.Jégou après la mort de son mari à René Kerviler, pour l’aider à compléter sa Bio-Bibliographie bretonne ; il devait en faire hommage à la ville de Lorient, lorsque son dictionnaire aurait été terminé, mais il est mort à son tour, avant d’avoir achevé la tâche qu’il s’était assigné. Ce répertoire, qu’est-il devenu ?  » On a vu précédemment que Mme F.Jégou en avait le don à la Bibliothèque municipale de Lorient, mais après les bombardements de la seconde guerre mondiale, qu’en était-il advenu ? Ils se trouvent actuellement à Lorient, au moins pour les 5 volumes in 4°. Par contre nous n’avons pu mettre la main sur les deux volumes in 8°.  Un autre manuscrit n’a pas été localisé à ce jour : François JEGOU, Recueil contenant les noms des officiers et agents attachés au Département de Port-Louis et à l’arsenal royal de Lorient de 1690 à 1790 ; suivi de listes de navires de guerre, construits et armés à Lorient de 1689 à 1720, Petit in quarto manuscrit de 242 pages, relié demi-chagrin rouge, pièce unique.

E.W. Dahlgren cite en 1909 l’apport de François Jégou sur les corsaires dans son excellent ouvrage Les relations commerciales et maritimes entre la France et les Côtes de l’Océan Pacifique ( commencement du XVIIIe siècle )  Tome Ier Le commerce de la Mer du Sud jusqu’à la Paix d’Utrecht, Paris, Champion, 1909 : « L’année 1698, le Sieur Beauchesne…s’était aussi illustré par quelques exploits de corsaire qui lui avaient valu les attentions du gouvernement; voir François Jégou, Histoire de Lorient, port de guerre (1690-1720), Vannes, 1887, p.42″

En 1913 Léo Le Bourgo écrit un article intitulé Historique des rues de Lorient dans les pages 229-247 du Bulletin de la Société bretonne de Géographie sise à Lorient, sujet qu’il avait déjà abordé en 1912 dans Le Nouvelliste du Morbihan. Il s’appuie sur le fonds Jégou pour donner la première liste des rues de Lorient « Notre ville ne possédait en 1738, au moment où elle fut érigée en commune que 7 rues à peu près bâties. Elles ne portaient aucune plaque indicatrice. On les désignait sous le nom de : Rue de l’Enclos du Port ou de Bretagne ( rue du Port ) ; rue Orry ( rue de la Corderie ); rue du Faouëdic ( rue de l’hôpital ) ; rue de Bourgogne ( rue Traversière ) ; rue de Luzançay ( rue de la mairie ); rue du port ( rue du Lycée ) ; rue de Rohan ( rue du Morbihan ). Le 15 juin 1763, la Communauté de Lorient assigna des noms aux trente rues et places de notre ville, et prescrivit que les noms seraient écrits sur une feuille de tôle peinte en blanc. » Il utilise par la suite la Bio-Bibliographie Bretonne de René Kerviler dont nous savons que les noms de rue relatives à Lorient étaient issus des fiches de François Jégou qu’il avait empruntées auprès de sa veuve.

5.2. Une redécouverte de ses travaux dans les années 1920 et 1930

En 1921, dans un article intitulé  Les vicissitudes du port de Lorient , Auguste Dupouy fait un bref éloge des travaux de François Jégou : « C’est une ville bien jeune que Lorient , puisqu’elle compte à peine deux cent cinquante ans d’existence. Elle a connu cependant de tels avatars que son cas est pour ainsi dire unique parmi nos villes française, si peu changeantes, et plus encore dans cette Bretagne , séjour apparent de l’immobilité. Pour péleriner à son berceau, je me suis muni d’un bon guide: c’est un volume in-8° d’un certain François Jégou, membre de la Société polymathique du Morbihan. Cette Histoire de la fondation de Lorient publiée en mai 1870 a dû dormir d’un sommeil ininterrompu sur le rayon de la bibliothèque de l’arsenal où une main amie l’a dénichée à mon intention car les pages n’en étaient pas coupées. Rendons-lui , puisque l’occasion se présente, un bref hommage. Je m’attendais je l’avoue à une publication terne d’archéologue de province, coupée de cris de triomphes pour la détermination d’une voie disparue ou d’une borne-fontaine. J’ai trouvé l’ouvrage modeste, consciencieux, scrupuleux d’un homme de savoir et de goût , qui puise son information aux sources et ne cherche pas à en étourdir le lecteur. J’y renvoie ceux qu’intéresse particulièrement une histoire qui n’est pas seulement locale » in Auguste DUPOUY,  Les vicissitudes du port de Lorient, Revue de Paris, 28e année Tome 2,  1921, p 618.

SAM_8931En 1927 Henri-François BUFFET dans son Avant-propos de Lorient sous Louis XIV,  signale que « L’historien François Jégou a traité ce même sujet, principalement dans deux ouvrages : Histoire de la fondation de Lorient, Lorient, 1870 et Histoire de Lorient port de guerre 1690-1720, Vannes 1887″. Il ajoute « Comme il le regrette lui-même à la page 191 de son deuxième ouvrage, il n’a pas consulté la correspondance des ordonnateurs de Lorient, source capitale de renseignements » BUFFET Henri-François, Lorient sous Louis XIV, Rennes, Impr. Oberthur, 1927. En effet, dans sa série de manuscrits de référence dont il a tiré de nombreuses notes, François Jégou parle expressément d’ordonnateurs, mais n’a pu consulter que le courrier envoyé par les ministres, voir le manuscrit de Jégou ci-dessous. Henri-François Buffet apporte moult détails sur Lorient, mais ne remet pas en cause la principale idée de François Jégou à savoir le lieu et l’établissement de la Compagnie des Indes qui ont été créés grâce à la volonté constante de Jean-Baptiste Colbert.

© Médiathèque de Lorient

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Louis Le Cam dans  Le siège de Lorient par les anglais en 1746, La Bayon Roger et Henrion, Lorient, 1931 cite dans sa bibliographie les ouvrages suivants Le Faouëdic-Lisivy, étude instroductive à l’histoire de Lorient, 1863, La fondation de Lorient, le Faouëdic, Tréfaven et Ploemeur en 1666, BSPM, 1868, Les fondateurs de Lorient, Réponse à M.Lecoq-Kerneven,s.d., Histoire de la fondation de Lorient, 1870, Lorient, Arsenal royal, 1704-1720, 1883.

En 1934, R. Rébillon montre ce que le travail de Louis Chaumeil doit à François  Jégou dans le compte-rendu qu’il fait de l’ouvrage de Louis Chaumeil L’histoire de Lorient au XVIIe siècle, 1934. « Sous l’aspect modeste d’un recueil d’articles publiés dans le Nouvelliste de Lorient, M. L. Chaumeil nous offre, en réalité, une excellente étude critique des origines du port et de la ville de Lorient. Il a non seulement tiré bon parti des œuvres, aujourd’hui peu accessibles, de F. Jégou, mais aussi mis au point et complété, en recourant aux sources, les données de son devancier. » A. REBILLON, Louis Chaumeil, Histoire de Lorient au XVIIe siècle, in Annales de Bretagne. Tome 41, numéro 3-4, 1934. p.549.

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© Médiathèque de Lorient

Louis Chaumeil, agrégé d’histoire et Professeur au Lycée Dupuy-de-Lôme, publie en effet en 1934 un ouvrage intitulé Histoire de Lorient au XVIIe siècle, avec trois plans, Imprimerie du Nouvelliste, Lorient. Il cite nommément les travaux de François Jégou « Au début de cet article, évoquons la mémoire de celui qui a mis en pleine lumière l’histoire de la fondation de Lorient : François Jégou. A une époque où la science historique élaborait ses méthodes, ce fouineur et ce laborieux, sans initiation préalable, a fait une oeuvre excellente, fondamentale. Il a eu l’intuition de l’histoire, – et la bonne fortune d’exhumer des matériaux dont beaucoup ont disparu et que nous connaissons seulement par les extraits ou copies qu’il nous en donne, – l’abondance des textes cités fait des deux ouvrages essentiels de Jégou de véritables recueils d’archives. » Apprécions l’utilisation des termes fouineur et laborieux qui ont dû concourir pour partie à son effacement des années 1930 aux années 2010, et  l’expression – il a eu l’intuition de l’histoire – qui omettent de signaler que François Jégou a véritablement utilisé une méthode historique précise dans la construction de son travail, voir à ce sujet le chapitre consacré à l’historiographie et l’épistémologie de son oeuvre.

5.3. Une publication de ses oeuvres restées à l’état de manuscrits dans les années trente

En 1938 René Maurice dans Un compatriote oublié, François Jégou, historien lorientais : 29 septembre 1825-10 mars 1890 impr. du Nouvelliste, Lorient publie dans ce fascicule de 12 pages – outre un approfondissement des informations fournies par René Kerviler en 1890 – une liste des manuscrits inédits qu’il a eu entre les mains, liste qui correspond pour partie aux informations fournies par René Kerviler en 1890.

François JEGOU, Notice sur M. de Montigny, Lieutenant de marine en 1745 et subdélégué de l’intendance de Bretagne, inédit, in le Nouvelliste du Morbihan ?

François JEGOU, Recherches sur les captures de corsaires amenés à Lorient de 1792 à l’an VIII, inédit, in le Nouvelliste du Morbihan ?

François JEGOU, Notice sur Louis-François Briote, maire de Ploemeur de 1812 à 1815, inédit, in le Nouvelliste du Morbihan ?

François JEGOU, Les origines de la famille Jégou de Guéméné, inédit

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© Archives particulières

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© Archives particulières

François JEGOU, Etude historique sur l’île Saint-Michel, son prieuré, son Lazaret, inédit, paru en fait pour partie en 1890, puis en 1939, dont voici le manuscrit

© Bibliothèque de l’Abbaye de Landévennec

avec des notes très longues et très précises en bas de page

© Bibliothèque de l’Abbaye de Landévennec

François JEGOU, Etude sur les paroisses de l’arrondissement de Lorient, inédit

François JEGOU, Notes historiques sur les rues de Lorient, inédit

François JEGOU, Recueil d’éphémérides lorientaises, parues pour partie dans Le Nouvelliste du Morbihan

François JEGOU, Répertoire alphabétique de notes recueillies dans les actes originaux sur toutes les anciennes familles de la sénéchaussée d’Hennebont, inédit

En 1938 et 1939, René MAURICE publie deux de ces ouvrages :

François JEGOU, A l’époque de la marine à voile et des corsaires, Malingre ( Michel-Philippe), capitaine de frégate, 20 mai 1766-11 juillet 1833, Lorient, impr. du Nouvelliste, 1938, 11p.

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François JEGOU, Contribution à l’Histoire de Lorient. L’île Saint-Michel, son prieuré, son Lazaret, Lorient, impr. du Nouvelliste, 1939, 58 p. ill.

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De nombreux articles ont également été publiés dans le Nouvelliste du Morbihan, sous la rubrique  » Ephémérides lorientaises ». En 1939 René MAURICE publie Justice seigneuriale et justice royale, Moeurs et crimes à Lorient au XVIIIe siècle, Le Nouvelliste du Morbihan, Lorient, 1939, 39 pages. Il se sert des travaux préparatoires de François Jégou qu’il a pu consulter. Gérard Le Bouëdec utilise également ce travail dans Police et migrants d’une ville portuaire : Lorient au XVIIIe siècle, in Police et migrants, France 1667-1939, sous la direction de Marie-Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Nicole Dyonet et Vincent Miliot ,PUR, 2001.

 

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François JEGOU, La pomme de terre en Bretagne et à Lorient en 160. Parmentier et de Saint-Pierre, Contribution à l’histoire de Lorient, 1939, pp.59-64

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François JEGOU, Le conventionnel Jacques-Tanguy Guermeur, publié en 1939

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François JEGOU, L’ingénieur Louis de Saint-Pierre, publié en 1939

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Dans cette liste René MAURICE oublie de signaler l’inédit suivant : François JEGOU, Notice archéologique sur les anciens noms de lieu en Armorique et les dernières traces de l’occupation romaine en notre pays. Il s’était fait transmettre de nombreux manuscrits de François Jégou par les archives départementales du Morbihan. En témoigne le document ci-dessous

@copyright Archives départementales du Morbihan

 16 21 25 39 Dans L’origine des relations de la France avec la Chine, Le premier voyage de l’Amphitrite en Chine, Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1930  Paul PELLIOT s’appuie sur les travaux de François Jégou , page 16 « On voir mieux pourquoi M. Madrolle amis en avant le nom de Lagrange. François Jégou ( Hist. de Lorient port de guerre, 2e éd., Vannes, 1887, in-8, p.137) a en effet reproduit ce passage d’une lettre de Pontachartrain à Mauclerc, 18 août 1700 : »J’ay reçu le journal de voyage d ela Chine que le chevalier de la Grange, garde de la marine, vous a remis. Vous pouvez l’assurer que j’ay esté bien aise de voir cette marque de son application et que je m’en souviendrai dans l’occasion » ; page 21 « Le nom du chevalier d ela Roque est attesté par tous les textes..Je ne sais par suite de quelle erreur Jégou dit que l’Amhitrite fit son retour à Lorient au mois d’août 1700 sous le commadement d’un enseigne de la marine royale nommé de la Vérune. De la Roque était capitaine de frégate et n’avait pas d’enseigne de la Vérune sur l’Amphitrite » ; page 25 « cf Jégou Hist. de Lorient, port de guerre, p. 354 ; Figure assez énigmatique que celle de Jean Jourdan qui pendant une vingtaine d’années fondera une série de compagnies, passera sans se décourager d’une affaire à l’autre, sollicitera, intriguera, se plaindra, sera engagé dans une multitude d’instances dont il ne verra même pas la fin. Pour le dire en passant, on a parfois l’impression que Jourdan fut l’homme de paille de Pontchartrain ; la question vaudrait d’être reprise » ; page 39 « M. de Barilly était présent à Port-Louis en 1706-1707 Jégou, Hist. de Lorient port de guerre, 431 ; Il  est extrêmemnt probable que c’est là le Barilly de l’Amphitrite. A en juger par son nom, on peut le supposer fils ou neveu du de Barilly, qui était contrôleur de la marine en 1698, Jégou, Lorient, arsenal royal ( 1690-1697 ) , Paris, 1878, p.84 ».

François Jégou fait l’objet d’un vibrant hommage dans un article du Nouvelliste du Morbihan daté du 14 mai 1939 :

 » Un demi-siècle bientôt aura passé, quand François Jégou, touché subitement par la mort, dut abandonner l’oeuvre à laquelle il avait consacré sa vie. Cette Histoire de l’île Saint-Michel, achevée et prête à paraître, voit enfin, par un hasard providentiel, le jour tant attendu de l’impression. Ce manuscrit, tombé des mains agonisantes du premier historien de Lorient, avait heureusement été conservé , avec un soin filial et pieux, par son neveu, M. Charles Hervé, juge honoraire au Tribunal civil de Saint-Brieuc.

Nous remercions très vivement notre collègue d’avoir bien voulu en autoriser la publication. Cette étude termine ainsi magnifiquement l’histoire de la rade de Lorient par François Jégou…Les historiens qui, à l’avenir, voudront écrire sur Lorient – sujet toujours nouveau et loin d’être épuisé – devront se reporter à ces ouvrages anciens. Notre ami, M. Louis Chaumeil, l’a reconnu en toute franchise et a rendu un juste hommage à son devancier.

Pour construire un édifice solide et durable, il faut au préalable amasser des matériaux de toutes sortes et faire appel à des artisans de tous les métiers. Ces historiens futurs découvriront dans la poussière des archives , d’autres lettres, rapports, requêtes, statistiques, mémoires, encore oubliés, auxquels très judicieusement ils feront dire ce que sans doute, ils ont bien voulu dire. Dans ma première jeunesse, les preuves écrites me paraissaient infiniment supérieures aux témoignages oraux. L’expérience m’a appris qu’il fallait savoir lire, trop souvent entre les lignes, le contraire de ce que la plume avait, en termes choisis, fidèlement tracé.

Un rêve est moins trompeur parfois qu’un document a dit Edmond Rostand.

Qu’importe ! Ce n’est pas ici le lieu de célébrer les divinations des poètes, aux dépens des historiens, d’autant plus que pour ressusciter le passé – en dehors des compilations souvent illisibles – , il faut à ces écrivains , les études sévères de l’historien alliées à la magie du style du poète.

Mais que dire des historiens locaux ? Historiens d’une ville, d’une commune, parfois d’un village, remueurs de terre, fouilleurs d’archives, collectionneurs de traditions, leur travail est toujours une oeuvre utile et souvent nécessaire. La plupart du temps, sans étude préliminaire, sans aucun préjugé, ils écrivent uniquement pour leur plaisir, avec leur bon sens, leur bonne volonté, leur expérience quotidienne de la vie et, si je puis dire, avec leur coeur. Simples instituteurs ou magistrats cantonnaux, pauvres curés de campagne, ils composent l’histoire en grande partie. Pieusement, ils recueillent des faits, des anecdotes qui, sans eux, seraient aussitôt tombés dans l’oubli des jours et qui serviront plus tard à édifier l’histoire officielle. Isolés, perdus au milieu de populations paysannes ou maritimes, parfois illettrées, leur seul plaisir d’intellectuel, leur « violon d’Ingres », dans leur reposante et parfois ennuyeuse solitude, est de conserver pour les générations qui viendront les évènements marquants vécus dans leur commune, dans cette commune où s’écoule toute leur vie, cette commune qui souvent les a vus sourire dans leur berceau et qui, un jour prochain, protégera leur tombe.

Aussi rien ne leur demeure étranger. Ils recueillent la tradition, dans sa fraîcheur première. Ils travaillent vraiment avec amour et non pas pour le méprisable désir d’obtenir des honneurs  ou même simplement une modeste notoriété. François Jégou n’était pas chevalier de la légion d’honneur, pas même officier d’Académie.

Et cependant les historiens illustres ne peuvent réaliser leur oeuvre définitive qu’après avoir compulsé, des jours et des nuits, ces nombreuses et insignes brochures écrites par des inconnus  » des petits, des obscurs, des sans-grade ». Tel Taine, dans ses Origines de la France Contemporaine, tel Jullian dans son Histoire de la Gaule…

Oh ! Nous le savons, quelques personnes pourront sourire de cette Histoire de l’Ile Saint-Michel, îlot presque abandonné au milieu de la rade de Lorient et qui n’aura jamais la célébrité mondiale du Mont de l’Archange et de son abbaye élevée au péril de la mer.

Cet îlot, diront-ils, n’ a guère enrichi l’histoire de France, pas même l’histoire de Bretagne…

Peut-être. Pourtant nous sommes d’avis de conserver précieusement tous les souvenirs locaux. La grande histoire n’est en somme que leur synthèse. N’est-ce pas Renan qui a dit qu’une patrie est faite uniquement de souvenirs, de joies partagées, de malheurs éprouvés en commun ? Et il a ajouté  » Malheur à ceux qui n’ont pas de souvenirs ! » Et n’est-ce pas Anatole France qui a écrit dans sa préface de Faust : « C’est le passé qui fait l’avenir et l’homme n’est au-dessus des animaux que par la longueur de ses traditions et la profondeur de ses souvenirs ».

Collectionnons donc avec amour les plus petits faits de notre histoire locale, qui, en même temps qu’ils nous évoquent la vie de nos ancêtres et développent en nous l’intérêt que nous portons aux lieux où nous vivons, peuvent toujours nous servir d’enseignement.

Certes, Lorient est une ville moderne; elle n’a pas une longue histoire; ses rues, ses places, ses maisons ne chuchotent pas aux passants de vieux récits et d’étranges légendes qui se perdent dans la nuit du passé. Ses immeubles, en général construits solidement en granit, n’ont pas la poésie des vénérables maisons en bois sculpté du Moyen-Age et de la Renaissance; ses rues et ses places sont tirées au cordeau. Du moins notre ville est remarquable et peut retenir l’attention des étrangers, par la rapidité vraiment prodigieuse avec laquelle elle a grandi et qui ne peut être comparée qu’à la prospérité de certaines villes américaines. Dans la plus grande partie du XIXe siècle, elle n’était encore  » qu’une lande déserte, entourée aux quatre cinquièmes par la mer..; à l’entour apparaissaient partout des indices de vétusté : les tourelles du château de Treffaven s’affaissaient sous le poids des siècles; plus loin, sur le Scorff, Pendreff, baptisé du nom fantastique de Château du Diable, ne présentait plus que des ruines ; le lierre couvrait les vieilles murailles des manoirs du Faouëdic et de Keroman, et le château du Cloistre n’avait plus que douves pour indice de son existence passée; les grands chênes, les hêtres du Ter, de Treffaven et du Faouëdic, le passage de Saint-Christophe, lent et difficile, isolaient la lande de Lorient… »

Cependant en 1720, notre ville avait déjà 7 à 8000 habitants; en 1740, elle en comptait 14 000, et ce chiffre ne fit que s’accroître, notamment à l’époque de sa plus grande splendeur, de 1720 à 1770.

L’histoire de Lorient peut se partager en trois périodes bien distinctes.

La première, la plus brillante, la plus riche, celle de la Compagnie des Indes et de l’Arsenal royal, celle entrevue à sa naissance par la Marquise de Sévigné, décrite ou reproduite plus tard en pleine activité par Pigagniol de la Force et Bernardin de Saint-Pierre, et, à son couchant, par le chevalier de Jouy, Dubuisson-Aubenès, Nicolas Ozanne, Claude-Joseph Vernet et Arthur Young, « écuyer anglais » ; celle qui vit plusieurs fois Dupleix et Labourdonnais appareiller pour leurs expéditions dans l’Inde et qui vit aussi aborder Duguay-Trouin, Forbin et d’autres illustres corsaires, ayant à la remorque des navires ennemis, capturés après de sanglants combats.

La seconde, celle du XIXe siècle, celle du Port militaire, celle qui a été visitée par Garneray, Stendhal, Mérimée, Flaubert, Souvestre, la Comtesse Diane, Pol de Courcy, Nettement, le maréchal de Castellane, Deroy, Asselineau, Le Bretoin, Morin, Edmont About, Berthe Morizot, l’amiral Grével, Pierre Loti, d’autres encore ; celle qui vit naître à Soye, près de Ploemeur, l’inventeur Dupuy-de-Lôme ; celle qui devait disparaître avec la marine en bois.

Enfin, la troisième, celle qui commence sous nos yeux et à laquelle nous souhaitons longue vie, celle du Port de pêche.

A ce sujet, François Jégou, dans le dernier chapitre, « l’Avenir »,  du présent ouvrage sur l’histoire de l’Ile Saint-Michel, a eu des vues vraiment prophétiques. « Quant aux eaux qui entourent l’Ile Saint-Michel, – a-t-il écrit -, il faut espérer que cette île les verra encore, comme il y a deux siècles, sous le souffle vivifiant du commerce ; elle pourra un jour assister à la transformation de la rade, et voir des baies et des plages aujourd’hui silencieuse abriter de nombreux et importants établissements industriels. La rivière du Ter, celle du Blavet, les baies de Diasquer, Kerzo, Sainte-Catherine, Keroman et Kergroise seraient-elles donc condamnées à étaler en vain les avantages de leurs grèves ? Oh ! Non, c’est impossible, on peut hautement le dire quand on sent monter jusqu’à soi et pénétrer jusqu’au fond de la vieille Armorique le flot envahisseur de l’industrie française.

« Mais ce sont là des rêves, peut-être.

Des rêves, oui ; mais des rêves nés sur une terre où ils peuvent devenir des réalités : qu’on le demande aux habitants de Locpéran et à la lande du Fouëdic !… »

François Jégou prévoyait que Lorient, trop à l’étroit dans ses vieux  remparts à la Vauban, aurait rompu ses chaînes et se serait étendu de plus en plus, que le centre de ses affaires et par conséquent de sa vie se serait déplacé insensiblement. Il prévoyait qu’un jour prochain, sur l’emplacement de l’humble village de Kergroise où s’arrêta l’attaque anglaise de 1746, sur ceux du bois de Keroman et des grèves de la Perrière, s’élèveraient de puissantes maisons de commerce que l’industrie de la pêche développerait de jour en jour. Alors les maisons de plaisir ne tarderaient pas à leur tour à émigrer.

Et du Lorient d’autrefois, dont il avait célébré la rapide naissance et l’extraordinaire grandeur, il savait qu’il ne resterait plus que le nom, « nom magique » et les armoiries qui, malgré tout, « illuminées d’un soleil levant, continueraient à évoquer la splendeur des mers et des contrées orientales ». L’auteur de ces lignes ne signe que de la lettre M : René Maurice ?

Louis CHAUMEIL a toujours reconnu la valeur des écrits de François Jégou. Dans son étude Abrégé de l’histoire de Lorient (1666) à nos jours (1939), il présente l’Histoire de la fondation de Lorient, Lorient 1870 comme un ouvrage  capital, et L’Histoire de Lorient port de guerre, 1690-1720, Vannes 1887 comme un ouvrage de base pour quiconque se lance dans l’histoire de cette ville.

 

5.4. Des références à François Jégou des années cinquante aux années 2000

Geneviève Beauchesne, Conservateur des archives du port de Lorient, dans Les sources de l’histoire de Lorient et des trois Grandes Compagnies des Indes, Revue d’Histoire des Colonies, 1955, n° 146, pp. 96-109, parle de François Jégou : « A vrai dire, après Buffet, Jégou, Kaepplin, et les nombreux travaux d’histoire d’histoire maritime et coloniale, il ne reste plus grand chose à dire sur Lorient jusqu’en 1715, ni sur la Compagnie des Indes orientales. » Un peu plus loin elle précise « François JEGOU qui s’est beaucoup servi de l’Inventaire de la Série E pour ses ouvrages Histoire de la fondation de Lorient, Lorient, 1870, et Histoire de Lorient, port de guerre ( 1690-1720 ) , Vannes, 1887, a laissé également des notes, des copies, et le relevé fait dans les registres paroissiaux de Ploemeur, des personnes nées sur le territoire de Lorient, (fondé dans la paroisse susdite) entre 1660 et 1704: le tout est conservé par l’archiviste municipal. »

Si on retrouve des références à François Jégou dans les bibliographies de certains ouvrages, à savoir Charles MERLE, dans Trois siècles à Lorient, Caen, 1962, qui cite l’Histoire de la fondation de Lorient, l’Histoire de Lorient port de guerre, L’île Saint-Michel, La culture de la pomme de terre à Lorient, de nombreux ouvrages se contentent de recopier ou d’adapter ses travaux, c’est le cas des 60 premières pages de Lorient Porte des Indes paru en 1970 qui sont une reprise des travaux de Jégou. J.L. Debauve ne cite pas François Jégou dans sa bibliographie, mais y fait allusion dans une note en bas de page « Résumé dans JEGOU, Ephémérides lorientaises, Nouvelliste du Morbihan » in Théâtre et spectacles à Lorient au XVIIIe siècle, Paris, chez l’auteur, 1966, p.29.

Dans la publication du Service Historique de la Marine, L’Orient Arsenal XVIIe XVIIIe siècles, paru en 1983, les deux principaux ouvrages de François Jégou , Histoire de la fondation de Lorient, Etude archéologique et Histoire de Lorient, port de guerre, 1690-1720 sont cités dans la bibliographie à la suite de l’article de René Estienne La marine royale et Lorient aux XVIIe et XVIIIe siècles, pp 51-64 .

Gérard Le Bouëdec in Le port et  l’arsenal de Lorient, de la Compagnie des Indes à la marine cuirassée : une reconversion réussie ( XVIIIe-XIXe siècles), Librairie de l’Inde, 1994 s’appuie sur les ouvrages de François Jégou, qu’il qualifie d’ouvrages érudits indispensables, à savoir L’Histoire de la fondation de Lorient, 1870; l’ Histoire de Lorient, port de guerre, 1887 ; des articles parus dans la Revue Maritime et Coloniale, 1882, pp 121-145 et pp 312-356, ainsi que sur des extraits de ses Preuves. En témoigne une citation  du 9 avril 1770 « «  M. de Bruny a eu soin de faire distribuer environ deux milliers de pain par semaine. Les vols sont nombreux. On a volé beaucoup de marchandises déposées par les particuliers dans les magasins de la Compagnie, les voleurs étaient des ouvriers de la Compagnie. Quatre à cinq cents de ces ouvriers sortent tous les jours de la ville et se dispersent par bandes dans la campagne, armés de haches, coupent indistinctement tous les bois des fossés et les vendent pour vivre.. »

C’est l’Histoire de la fondation de Lorient qui fait l’objet de nombreuses (douze) rééditions entre 1870 et 1994, dans trois langues. Le club culturel et artistique de la Défense à Lorient dans le cadre d’un ouvrage portant sur La mémoire de l’eau à Lorient , 1666 à nos jours, Lorient, 1995, cite L’Histoire de la fondation de Lorient, 1870 de François Jégou, et également Lecoq-Kerneven, Nouvelles études sur les origines de Lorient, en réponse à une diatribe contre les premiers coopérateurs à la fondation de cette cité, impr.Bazouge, Dinan, 1876, 115 p.

La thématique du pouvoir urbain et du pouvoir seigneurial mise en évidence dans les travaux de François Jégou est reprise par Gérard Le Bouëdec dans Les Compagnies des Indes, Editions Ouest-France, 1999.

5.5 Une redécouverte de ses travaux dans les années 2010

Jean-Yves Le Lan, Lorient en 100 dates, Alan Sutton, 2012 cite plusieurs ouvrages de François Jégou : Le Faouëdic-Lisivy, Introduction à l’Histoire de Lorient, Edouard Corfmat, Lorient, 1863, l’Histoire de la fondation de Lorient 1870, Lorient , Arsenal royal, 1883 et La Manufacture de porcelaines, 1865.

2012 voit la réédition de François Jégou : Le Faouëdic-Lisivy, Introduction à l’Histoire de Lorient, Edouard Corfmat, Lorient, 1863, mais la Bibliothèque Nationale de France ne l’attribue pas à François Jégou, mais à un collectif d’écrivains qui n’est que la reprise des personnages étudiés par François Jégou…

fouedic couverture

Un an plus tard, la Bibliothèque Nationale de France publie un autre article de François Jégou : Le port de Blavet  (Port-Louis) et Jérôme d’Arradon, seigneur de Quinipily qui était initialement paru en 1865, Hachette Livre, Bibliothèque Nationale de France, 2013, Réédition 2015 qui montre à quel point l’historien remet l’histoire locale dans le contexte régional et international de l’époque.

Le Port de Blavet (Port-Louis) Et Jerome D Arradon, Seigneur de Quinipily: Politique Et Religion (Paperback): Jegou-F, Charles-Hercule Jegou

Catherine Guillevic in L’impact d’une ville nouvelle dans la Bretagne du XVIIIe siècle, Lorient et la Compagnie des Indes, PUR, Rennes, 2015, ouvrage remarquable à tous égards, notamment par l’étendue des champs historiques abordés – le passage sur les bibliothèques possédées par l’aristocratie et la bourgeoisie locale est un pur régal – ainsi que par la masse d’archives qu’elle a étudiées, cite La fondation de Lorient, mais elle aurait pu faire l’économie d’une partie de ses recherches sur Ploemeur, paroisse d’accueil pp. 359-360 en lisant le chapitre écrit par François Jégou intitulé La paroisse pp. 224-239,   in  Marine militaire et corsaires sous le règne de Louis XIV, Histoire de Lorient, port de guerre 1690-1720,Vannes, Lafolye, 1887, 452 p. . François Jégou subdivise ce chapitre en différentes parties  : Inauguration du cimetière, Eglise succursale, Registres paroissiaux, Aménagement de l’église,…Organisation de la paroisse, difficultés, Religieux et prêtres séculiers, Erection de la paroisse, formalités; L’avocat Nouët, Limites de la paroisse, Opposition du curé de Ploemeur, Abstention des Lorientais, Décret et Lettres patentes d’érection de la paroisse, Le Premier Président de Rennes et le Nonce. Je cite in extenso un passage de l’Opposition au curé de Ploemeur :  » Mais il fallait une délibération du général des habitants tant pour approuver la demande d’une paroisse que pour conférer à ces délégués les pouvoirs nécessaires pour accepter la dotation royale de 600 livres. Une assemblée de Lorientais fut donc fixée au dimanche 18 février : et pour préparer les esprits, l’évêque de Vannes se rendit à Lorient, suivant le conseil qui lui en fut donné : précaution jugée nécessaire depuis qu’une notable partie de la population, entrevoyant un surcroît de charges et d’impôts, et influencée par le recteur de Ploemeur, se montrait récalcitrante au projet d’érection d’une paroisse et satisfaite du statu quo. On verra tout à l’heure que l’intervention personnelle du prélat de cette assemblée fut cependant inutile.

Le notaire apostolique Jean Guého, d’Hennebont, assisté de Paul Soymié, notaire royal syndic à Lorient, constatent en effet, en leur procès-verbal de l’assemblée lorientaise du 13 mars, qu’après la grand’messe célébrée en l’église neuve par le recteur Thomas Morphy, en présence de Mgr François d’Argonges, ce prélat prenant la parole, exposa le but de la réunion, invita l’assemblée à délibérer avec calme. « Et pour laisser lesdits habitants dans une plein liberté de donner leur avis, rapportent les deux notaires, mon dit seigneur l’Evesque s’est retiré  et a prié en même temps le dit sieur recteur, qui est intéressé comme partie dans cette délibération, de vouloir se retirer…, à laquelle prière le dit sieur recteur n’a nullement obéi ni déféré…, au contraire : il a pris d’un ton haut à parler au peuple, et par ses paroles et discours il s’est élevé un grand bruit par des femmes qui étaient en la dite église avec plusieurs paroles d’emportement ; et crainte d’un plus grand bruit et scandale dans le saint lieu, le requérant les dits sieurs de Clairambault et fabriques, a esté la dite délibération continuée après les vêpres… »etc.

Marie MENARD-JACOB dans  La première Compagnie des Indes, Apprentissages, échecs et héritage, 1664-1704, Presses Universitaires de Rennes, 2016, parle des ouvrages de François Jégou comme des ouvrages » extrêmement détaillés, mais anciens et qu’ils sont menés dans un cadre breton ».

Etienne Dupont, in Les corsaires chez eux, le vieux Saint-Malo, éditions Coëquen, 2016 p. 36,  cite l’Histoire de Lorient, port de guerre (1690-1720) pour montrer les relations entre Saint-Malo et Lorient « Les Malouins entraient alors en rapport avec les ingénieurs, les entrepreneurs et les maîtres ouvriers de Lorient, discutaient le prix des bois, du fer, de la toile, et les plans rapidement établis, les devis approuvés, on mettait le navire en chantier ». Il est vrai que dans cet ouvrage, François Jégou ne consacre pas moins de trente-sept pages pour mettre en évidence les liens qu’entretenaient les armateurs et corsaires malouins avec le port de L’Orient.

 

Quelle approche historiographique et épistémologique peut-on faire de l’oeuvre de François Jegou ?

5 La postérité de François Jégou