Un mécanicien lorrain au XVIIIème siècle : Philippe Vayringe.

Ce travail a été mené en 2004.

 

 

Un mécanicien lorrain  au XVIIIème siècle : Philippe Vayringe 1684-1746.

 

 

1 Fils de laboureur meusien

Je m’appelle Philippe, Philippe Vayringe. Je suis né dans un petit village du nord du département actuel de la Meuse, à Nouillonpont, le 20 septembre 1684. Le roi de France s’appelait Louis XIV. Mais mon seigneur à moi était le Duc de Lorraine Léopold car la Lorraine était à l’époque indépendante de la France.
Mon père était laboureur et il cultivait donc ses terres. Ma maman a mis onze enfants au monde, sept garçons et quatre filles. Hélas elle est morte, ce qui fait que nous nous sommes retrouvés avec mon seul père et il a fallu travailler dans les champs pour l’aider, mes grandes sœurs passant leur temps à la maison pour s’occuper de nos autres autres frères et sœurs. J’ai donc passé une partie de ma jeunesse à côté d’une charrue tirée par des bœufs.
A l’âge de dix ans, on me mit à l’école chez le Maître de Nouillonpont Pendant que j’apprenais à lire, mon père s’est remarié. Sa nouvelle femme était très méchante avec nous. Elle nous infligeait toutes sortes de mauvais traitements. C’est pourquoi j’ai décidé de quitter la maison la même année en 1694. Mais que peut faire un enfant de dix ans tout seul dans les campagnes, sur les chemins, sans aide, sans famille, sans argent ?
J’ai pensé alors à entreprendre le pèlerinage de Rome, à aller voir le pape pour qu’il puisse me secourir. Mais en chemin j’ai changé d’avis et pris la route de Strasbourg. Pourquoi Strasbourg ? Je ne le sais même plus. De toutes façons, j’ai rencontré peu après deux écoliers qui fréquentaient la même école que moi. Ils ont tout fait pour me persuader de rejoindre ma maison, de retourner chez mon père. Mais c’est moi qui les ai convaincus d’aller à Metz et nous avons pris la route, à pied bien entendu : je n’étais pas assez riche pour posséder un cheval.En chemin ils ne changèrent pas d’avis et nous découvrîmes ensemble la ville de Metz, située à 60 kilomètres environ de Nouillonpont. Cette ville me plut tellement que je décidai d’y rester. Mais mes compagnons n’étant pas d’accord, ils repartirent.

 

2 Travailler pour vivre : le métier de serrurier

Il me fallait trouver un travail pour vivre. Comme j’étais arrêté devant la boutique d’un Serrurier, le Maître qui m’avait aperçu me demanda qui j’étais. Je luis répondis que je m’appelais Philippe et que je cherchai du travail. Il me demanda ce que je savais faire. Ayant appris par ma bouche que j’avais quelquefois aidé le maréchal-ferrant de mon village avec un marteau, il me dit que si je voulais rester chez lui il me donnerait 20 sols par mois. Eh oui je n’avais que dix ans mais c’était très courant à l’époque de voir des enfants, même bien plus jeunes travailler pour gagner leur vie. J’ai donc dit oui à sa proposition, mais j’y ai mis une condition, celle de pouvoir faire des serrures et non pas seulement de préparer le métal, de le faire fondre ou de nettoyer la boutique . Cela l’a un peu surpris, mais il a accepté. Pendant six mois j’ai travaillé chez lui, j’ai observé comment il faisait pour fabriquer les différentes parties des serrures et comment il s’y prenait pour les assembler. Au bout de ces six mois, j’avais appris ce qu’il savait. Pour progresser, je décidai alors de me faire engager par un autre Maître, qui lui me paya mieux, car j’étais mieux formé. Il me donna trois livres par mois. Avec ce nouveau maître, j’ai appris d’autres manières de travailler le fer et les autres métaux. Un jour, alors que j’avais eu la permission d’aller au marché de la ville pour faire quelques achats, j’ai rencontré par le plus grand des hasards deux de mes frères. Ils ont insisté que je rentre à la maison de Nouillonpont avec eux. Comme l’hiver qui s’annonçait était particulièrement froid et que mon logement n’était pas chauffé, j’acceptai de repartir avec eux. Mon père me reçut avec joie. Mais je ne voulais plus rester à la maison avec ma belle-mère. On me mit alors chez un de mes beaux-frères, car une de mes grandes soeurs s’était mariée. Ce beau-frère était tout à la fois armurier et taillandier. J’étais toutefois content, car je pouvais fabriquer des serrures telles que je l’avais appris à Metz.
Un jour le bonheur entra dans cet atelier. En effet on y apporta par hasard une horloge à nettoyer.

 

3 Découverte d’une passion : l’horlogerie.

A l’aspect de cette machine, que je trouvais merveilleuse, tout ce que j’avais fait jusqu’alors me parut totalement banal. J’en examinai la construction et le mécanisme pendant une heure et demie, le temps qu’elle était restée dans la boutique. J’en compris si bien l’assemblage et le rapport des différentes pièces que je me mis à en faire aussitôt une semblable. En trois mois je réussis à terminer mon horloge. Alors je ne sais pourquoi je repensais à ma volonté d’aller à Strasbourg. Je me rappelai alors que mon Maître d’école m’avait dit qu’il s’y trouvait une extraordinaire horloge astronomique. Etait cela qui expliquait que j’avais voulu y aller la première fois ? Peut-être. En tout cas, cette fois-ci j’étais décidé à y aller. J’allais voir mon père, lui parlais de mon projet et il m’encouragea en me donnant, en plus, dix écus pour mon voyage . Dix écus ! Comme je devais passer par des provinces et des Etats différents, j’obtins un passeport et je pris avec moi mon extrait de baptême.
J’arrivai en deux jours à Nancy, distant de Nouillonpont d’environ une centaine de kilomètres. Celui qui y commandait de la part de la France examina mon passeport. En effet les Français occupaient la ville de Nancy. Il me demanda si j’avais envie de servir le Roi de France Louis XIV. Je luis répondis que je n’avais nullement cette ambition. Il me dit alors de continuer mon chemin. Comme j’appris au hasard de mes rencontres que l’Alsace était à ce moment le théâtre de la guerre et que d’aller à Strasbourg pouvait présenter maints dangers, je pris prudemment le parti de rester à Nancy.
Il n’y avait dans cette ville qu’un seul horloger, mais malheureusement il avait trois fils. Je me disais que je n’avais guère de possibilité d’être employé par lui. Trois fils…Visiblement il n’avait pas besoin d’ouvriers, et c’est ce qu’il me confirma. Alors en désespoir de cause, je me résolus à retravailler chez un serrurier. J’étais quand même mieux payé qu’à Metz puisque je touchais quatre livres par mois.

 

4 Apprendre l’art de dessiner le fer forgé

Un garçon serrurier de mon pays, que je rencontrai par hasard me procura un autre maître où je gagnai sept livres par mois. Nous devînmes amis et par les connaissances dont il disposait, il me mit en relation avec des religieux, des bénédictins qui faisaient alors bâtir leur église. Un maître serrurier de Paris travaillait dans cette église. Il s’occupait de la clôture en fer forgé du chœur. Celle-ci était tout en ornements ciselés, très élégante. Je n’avais pas encore vu un travail qui paraissait aussi léger et aérien avec une matière aussi dure. Un jour cet homme me montra ses dessins préparatoires. Fasciné par ces esquisses qui allaient se transformer en volutes de fer, je le priai de m’enseigner la manière de les tracer avec la plume, puis la manière dont on passait à l’exécution pratique. Il me répondit que je n’avais qu’à venir travailler avec lui, qu’il m’enseignerait ce que je souhaitais. Voyant que j’étais un garçon désireux d’apprendre pour progresser, il me donnerait douze livres par mois. J’étais heureux : mon salaire avait triplé depuis mon arrivée à Nancy. Cet honnête homme me présenta au Révérend Père Prieur des Bénédictins auquel il me recommanda, ce qui me permit d’être agréé pour le travail engagé dans le chœur de l’Eglise. J’ai eu beaucoup de chance avec ce nouveau Maître car il employa ses dimanches et les fêtes à tenir sa parole, c’est-à-dire à m’apprendre l’art du dessin et ses secrets d’exécution des grilles en fer. Mais il y eut beaucoup mieux.

 

5 Comment devenir horloger ?

J’avais remarqué qu’il portait de temps en temps la main à sa poche pour en extraire une montre afin de regarder quelle heure il était. J’insistai beaucoup auprès de lui pour qu’il me permette d’examiner cette pièce. Mais pourquoi donc me dit-il ? Pour essayer de deviner la cause de son mouvement, lui répondis-je. Amusé et séduit par ma curiosité, il me permit de la garder pendant une semaine. J’eus la hardiesse de la démonter. A l’intérieur, une fois ouvert le tambour, je compris l’action du ressort sur les roues. La résolution de ce qui était pour moi jusqu’alors une énigme m’enchanta. Je ne pensais plus qu’à cela.
La nuit j’en rêvais. Je dessinai toutes les pièces de la montre. Une fois ce travail fini, je ne souhaitais plus que d’avoir le temps et l’occasion d’en faire une pareille. Pendant un an encore j’ai continué à travailler à la grille du Chœur. Mais même si j’y travaillais toutes sortes d’ouvrages de serrurerie, je devais aussi me livrer à d’autres travaux qui étaient d’autant moins de mon goût que je n’avais plus qu’un seul but en tête, celui de fabriquer des horloges. Dès que j’avais un moment de libre, un moment de liberté entre deux travaux à réaliser dans la matinée ou l’après-midi, j’en profitais pour me mettre dans un coin pendant que mes compagnons plaisantaient ou discutaient. Et là tout seul je me fabriquais des outils qui me permettraient de construire une horloge. Dans la boutique de mon maître j’ébauchai les pièces à l’aide des instruments qui s’y trouvaient et le soir je les terminai dans ma chambre. Les Dimanches et les fêtes j’en faisais de même, avec la permission du curé de ma paroisse qui était admiratif devant ma capacité de travail et mon habileté manuelle.

 

6 La première horloge créée de mes mains

Il me fallut un an à ce rythme pour réaliser cette horloge. Mais une fois terminée je ne me lassai plus de la contempler. Elle était haute de neuf pouces et large de dix. Elle renfermait quatre mouvements : celui des heures, celui des quarts, la sonnerie et le carillon. Ce carillon formait un air pendant que Jésus-Christ, suivi de ses douze apôtres passait sur une galerie à chaque heure du jour. La nouvelle se répandit dans la ville et de nombreux habitants venaient la regarder dans la boutique. Même les très puissants Messieurs de l’Hôtel de la Monnaie applaudirent lorsque je la fis fonctionner devant eux.

 

7 Mon mariage

Ce travail augmenta d’un coup ma notoriété et me fit connaître de gens puissants. Le propre joaillier du Duc Léopold qui avait maintenant droit au titre d’Altesse Royale, son propre joaillier dis-je , vint me rendre visite et c’est ainsi que je fis la connaissance de Monsieur François
Par la suite, voyant que j’étais tout seul dans ma petite chambre, il me demanda si je ne m’étais pas encore enquis d’une jeune fille avec qui je pourrai me marier. Je lui répondis que mes occupations ne m’avaient pas laissé jusqu’à présent le temps nécessaire pour y songer. Un peu plus tard, il revint me voir et me parla d’une jolie jeune fille qui dit-il serait, je le pense une excellente compagne pour vous aider dans votre établissement. Il me présenta à la jeune fille, qui avait perdu ses parents. Comme j’avais perdu moi-même ma mère et que je comprenais ce qu’elle pouvait ressentir, nous avons rapidement plu l’un à l’autre. Elle était âgée de dix-sept ans et demi. Le conseil du joaillier, homme d’argent, avait été judicieux, car ma future femme apportait en dot environ neuf mille francs barrois de bien. L’accord fut conclu avec sa famille , en l’occurrence son oncle, Monsieur Saunier, le 10 février 1711. J’étais alors âgé de 28 ans et mon mariage m’introduisit dans un monde nouveau, celui d’un cercle qui avait des relations avec la cour de Son Altesse Royale le Duc de Lorraine Léopold. En effet, outre Monsieur François, l’oncle de ma femme était par ailleurs le père du Coadjuteur d’Etival. Je ne manquai pas de penser à l’époque où je me trouvais aux côtés de mon père en train de suivre les bœufs qui traçaient leur sillon dans les champs…
Avec ma femme nous eûmes 19 enfants. Sollicité par ces Messieurs je restai un an à travailler à l’hôtel des Monnaies. Je n’arrêtais pas de penser à m’établir comme fabricant d’horloges, mais je n’osai sauter le pas. Pendant que j’hésitais encore sur le parti que je devais prendre, un horloger anglais vint voir ma pendule à carillon. Après l’avoir bien observée, il me conseilla de me livrer totalement à l’horlogerie. En même temps pour me montrer l’admiration pour le travail que j’avais réalisé, il me fit présent de deux dessins d’horloge à ressort, l’un de huit jours, l’autre de trente jours. J’insistai pour lui donner deux écus, ce qu’il n’accepta qu’avec difficulté. J’en discutai avec ma femme et elle me conseilla de faire ce dont je rêvais depuis longtemps : ouvrir une boutique d’horlogerie.

 

8 Propriétaire de ma boutique d’horlogerie

M’étant établi en boutique, je fis d’abord, pour que l’on puisse la reconnaître de loin, une enseigne que tout le monde admira comme un chef-d’œuvre. Des passants s’arrêtaient pour la contempler et venaient me voir. Mon problème était que je ne disposais que de peu d’outils. Grâce à Monsieur François le joaillier de Son Altesse Royale, on m’en prêta d’autres. J’exécutai dans les jours qui suivirent la fameuse montre de poche de mon ancien maître serrurier dont j’ai parlé plus haut. Il me fallut 18 jours, mais on me dit que c’était bien peu pour un homme qui n’en avait jamais fait auparavant, ni même vu faire. Comme la nouveauté est un grand attrait, le public se pressait à ma boutique et je ne manquai pas d’ouvrage. La plupart des personnes qui venaient chez moi pour acheter une montre me demandaient si je n’avais pas travaillé à Paris. Je leur répondais que non. Mais à force ma curiosité et mon désir d’en savoir plus furent aiguisés et je me résolus à faire un tour dans la capitale de ce qu’on appelait la France. Il me fallut trois jours pour arriver à Paris. Un soldat, horloger de son état, m’avait donné une lettre pour son frère, qui était dans la même profession. M’étant présenté à ce frère et lui ayant remis cette lettre, je lui demandais la faveur de pouvoir rester une journée dans sa boutique, ce qu’il m’accorda volontiers. J’en profitai pour travailler à une montre que j’avais amenée quand soudain je remarquai que sa femme taillait des dents de roues d’une montre. Mais chose extraordinaire, elle ne les taillait pas avec un des outils que je connaissais, mais avec une machine qui m’était totalement inconnue. J’approchais discrètement de cette machine pour mieux en connaître le mécanisme, que je compris sur le champ.

 

9 Toujours avoir la passion de progresser

Je pris congé du maître horloger et retournai à l’auberge dans laquelle j’étais descendu. Le lendemain, dès les premières heures, après avoir rapidement avalé quelque nourriture, je parcourus fiévreusement les plus fameuses boutiques d’horloger pour examiner les merveilles qu’elles contenaient. J’y achetai différentes fournitures d’horlogerie, pour m’en servir en temps et lieu un peu plus tard à Nancy. Puis après m’être rendu à Versailles afin d’y contempler le bâtiment dont on m’avait vanté les merveilles, je pris la poste et me rendis à Nancy, après quinze jours d’absence.
Ma première idée fut d’exécuter rapidement la machine à fendre et à diviser les roues. Je m’arrêtai pas de l’admirer. Cette invention est certainement la plus utile qui ait été inventée pour l’horlogerie, pour la justesse et la précision de coupe qu’elle permettait. Initialement elle était faite pour tailler les roues ordinaires, mais je l’ai tellement perfectionnée que la machine que j’ai créée peut tailler les dents depuis quinze jusqu’à cent trente mille parties et on y trouve tous les nombres pairs et impairs pour la construction des instruments d’astronomie.
Cet ouvrage fini, ouvrage qui avait quand même absorbé la majeure partie de mon temps, je me remis à travailler pour mes clients. Ma réputation grandissait toujours dans la ville et alentours. J’eus le bonheur et l’honneur d’être reçu Horloger de la ville de Nancy en 1713, avec 450 francs barrois d’appointement.

 

10 Mes nouvelles créations

Mon penchant pour la mécanique devenant de plus en plus grand, je composai divers modèles qui firent naître en moi l’idée chimérique du mouvement perpétuel. Je fis plusieurs vaines tentatives à cet égard. Mais en travaillant sur ce problème, je réussis à faire quantité de mouvements fort simples, et entre autres celui d’une horloge qui fonctionnait huit jours avec trois roues sans que l’on eut besoin de la remonter. Et pourtant cette horloge était complexe, car elle fournissait les heures, les demies et la répétition. De plus, elle marquait la révolution et les diverses phases de la lune.
Plus tard, je fis aussi une montre de poche qui répétait les heures et les quarts avec les seules roues du mouvement.
Passionné par mes recherches, je travaillai ensuite à toutes sortes d’instruments de mathématiques, tant pour les ingénieurs qui me rendaient visite que pour les géographes qui avaient entendu parler de mes réalisations.
Sept ans se passèrent ainsi. Je ne manquai pas d‘ouvrage, ai-je dit, et j’avais créé de nombreux objets avec beaucoup de plaisir et de passion, mais l’ambition qui était mienne, encouragée par ma femme et surtout par mes clients qui m’y incitaient de plus en plus était de montrer mes réalisations à Sa Majesté Royale en personne, le Duc Léopold. J’hésitai longtemps car le paysan que j’étais auparavant avait gardé de cette partie de sa vie peu de goût pour la courtisanerie ou la bavardages inutiles. L’art de bien parler n’était point de mes qualités et je ne le savais que trop. Mais un jour un gentilhomme vint me rendre visite : c’était Monsieur le baron de Pfützchner qui ayant entendu parler de moi était venu voir mes réalisations. Il admira fort une montre que j’avais fabriquée et qui, bien que n’ayant que trois roues, marquait les heures et sonnait à répétition. Ayant vu d’autres objets que j’avais créés, il me conseilla de me présenter avec ceux que j’estimerai les plus intéressants au château de Lunéville. Il me dit qu’il se proposait de me présenter à Son Altesse Royale elle-même, le Duc de Lorraine Léopold, celui là même qui avait fait construire ce magnifique lieu pour y loger sa cour.

 

11 Horloger et mécanicien de Son Altesse Royale le Duc de Lorraine.

Après moultes réflexions et discussions avec ma femme, je me rendis quand même à Lunéville, avec une machine universelle à lever toutes sortes de plans, deux compas de nouvelle invention, deux étuis de mathématiques, la montre de poche, et la pendule mentionnée ci-dessus ainsi qu’un petit canon qui tirait treize coups de fusil.
Au château, après avoir expliqué ce que j’avais dans mon bagage, j’eus l’honneur d’être admis en la présence de mon souverain et de lui expliquer toutes les pièces de mon travail. Il m’ordonna de les laisser dans son cabinet et de venir le trouver à l’issue de son dîner. Il y avait là invité selon la coutume plusieurs jeunes seigneurs anglais qui faisaient leurs exercices à l’Académie. Ayant fait tomber la conversation sur la mécanique, les Messieurs anglais avaient assuré que les plus belles inventions dans ce domaine venaient d’Angleterre. Eh bien, leur dit le duc Léopold, je vais vous en montrer de mon pays, la Lorraine, et aussitôt on leur amena les objets que j’avais apportés. Lorsqu’ils les eurent examinés avec attention, ils convinrent qu’ils n’en avaient jamais vues de pareils, ni d’aussi simples. Cet aveu fit tant de remarques à Son Altesse Royale, qu’elle retint en qualité de son horloger et de son machiniste avec 300 Livres de pension, un logement et tous nos ouvrages payés, faveur qui m’engagea à quitter Nancy, pour m’établir à Lunéville. C’est ce que je fis le 2 mai 1720. J’étais alors âgé de 36 ans. Une nouvelle aventure commençait.

 

12 Mes machines hydrauliques

Monsieur le Baron de Pfutzcher faisait alors fonction de sous gouverneur de Messieurs les Princes. C’était un homme remarquable en tous points. Il avait découvert et fait venir un sauvage de la forêt de Vitrimont dans le château. Celui-ci s’appelait Valentin Jamerey-Duval. Le baron s’intéressait à tout ce qui avait trait aux lettres aux beau-arts et aux sciences dans la Lorraine. Mis au courant de mes travaux, il me prit sous sa protection et me fit travailler à diverses machines. La première que je fabriquai sous sa direction fut une machine munie d’un quart de cercle astronomique et servait à diriger un télescope de 18 pieds de longueur. Je m’appliquai ensuite à la construction de divers modèles de machines hydrauliques dont la simplicité et les effets furent fort applaudis, entre autres celui de la machine qui a été exécutée longtemps après pour faire jaillir cinq jets d’eau à 60 pieds de hauteur dans les bosquets du château de Lunéville.
Un jour le Duc de Lorraine Léopold se souvint qu’elle avait fait donner cent Louis d’or à un ouvrier anglais pour des machines de physique dont elle n’avait plus depuis lors aucune nouvelle. Elle en parla à Monsieur le baron qui, profitant de cette occasion, lui demanda si Son altesse pouvait m’autoriser à partir pour l’Angleterre pour aider cet ouvrier à finir ces machines de physique et aussi pour en apprendre l’usage.
Cette idée plut au Duc Léopold qui y consentit.

 

13 Elève de Désaguillers, ami de Newton

Je partis donc pour Londres le 5 septembre 1721. Je savais que l’illustre Newton était encore vivant. Aurais-je la chance de le rencontrer ? A mon arrivée dans la capitale de l’Angleterre, le savant Désaguillers, un huguenot né à La rochelle en 1683, me reçut chez lui en qualité de pensionnaire. C’était un grand honneur car ce savant était un des intimes des plus grands savants anglais.
En outre il s’occupa de m’enseigner la géométrie et les principes de l’algèbre et il m’apprit méthodiquement les usages de toutes les machines dont il se servait dans les deux cours de physique expérimentale qu’il donnait chaque année.
Mais là où il eut envers moi la plus grande sollicitude, c’est quand il demanda à tous ses ouvriers de travailler sous ma direction, ce qui fut très avantageux pour moi. En effet avec l’aide de ces ouvriers je construisis tout un assortiment de machines égal à celui qui formait le cabinet de mon Professeur. La plupart des machines que j’avais observées étaient complexes quant à leur composition. Je trouvai le moyen de les simplifier et de rendre même leurs effets plus efficaces qu’auparavant. J’eus aussi la chance d’intervenir devant le grand Isaac Newton en personne. Né en1652 il était alors âgé de 70 ans et Président de l’académie des Sciences, la Royal Society de Londres. Il mourut sept ans après. Ce qui me fascinait chez Newton c’est qu’il montrait que les mathématiques étaient extraordinairement efficaces pour expliquer le monde naturel qui nous entoure.
La mécanique, la science des objets en mouvement. Après treize mois de travail, je reçus l’ordre de retourner en Lorraine. Passé la Manche, je me rendis d’abord à Paris, où je restai trois semaines à examiner dans les boutiques d’horloger ce que je n’avais qu’entraperçu au premier voyage que j’y avais fait.

 

14 Création d’un planisphère

De retour à Lunéville, avec tous les instruments que j’avais rapportés de Londres, j’en fis les démonstrations en présence de la famille royale de Lorraine. Son Altesse royale en fut si satisfaite qu’elle m’ordonna d’ajouter à cette collection tout ce qui pouvait convenir pour un cours complet d’expériences. Je travaillai alors à une pendule d’équation, et à quantité d’autres machines avec mes ouvriers. Mais la plus curieuse de toutes fut un planisphère, dont j’avais vu un modèle en Angleterre. Le planisphère que je fis construire sous ma direction suivait le système de Copernic où l’on voyait au-dessus d’un plan rayonné les planètes soutenues par des fils d’acier faisant leurs révolutions selon le calcul des plus fameux astronomes. Son Altesse royale la trouva si fort à son gré, qu’elle jugea digne d’être présentée à l’empereur et me fit partir pour Vienne où résidait maintenant son fils François. J’eus l’honneur dans cette cité d’y expliquer les usages de ce planisphère à leurs Majestés Impériales. L’empereur fut tellement intéressé par cette machine, qu’il m’honora d’une chaîne et d’une médaille en or d’un poids de 150 ducats et me donna en sus une bourse qui en contenait deux cents. Après un séjour de quatre mois à Vienne, je repris la route de Lunéville avec dans mes étuis des notes sur une curieuse machine faite par un nommé Braun. A peine arrivé, Monsieur le Prince de Craon m’apprit que Monsieur de Bosfrand, architecte du roi de France souhaitait fort que j’allasse le trouver pour construire une machine à élever l’eau par le feu.
Sachant que je me rendais sur Paris, SAR me donna ordre d’y acheter quelque chef d’œuvre de l’art, dans le goût de ma profession. Il m’autorisa à dépenser une somme conséquente. Je fis donc l’emplette pour le prix de cinq mille livres d’un tableau mouvant qui représentait la fable d’Orphée et d’Eurydice.

 

15 Exécution d’une machine à feu

Pendant qu’on s’occupait de l’acheter, j’exécutais la machine à feu que l’on destinait aux mines du Pérou. C’est une invention des plus utiles que l’on ait jamais exécutée, puisque par la vapeur d’un peu d’eau bouillante, et le poids de l’atmosphère, on fait monter l’eau des mines à plus de 600 pieds de hauteur. Celle-ci fut finie en trois mois, et sa mise en marche a donné satisfaction à Monsieur de Boisfranc qui me donna six cent livres pour le travail que j’avais réalisé. Je travaillai ensuite à divers instruments de mathématique, en or et en argent, pour garnir deux cassettes que Monseigneur le Prince Royal de Lorraine m’avait ordonnées, lorsque j’étais à Vienne. Mon élève me donnait satisfaction , mais parfois je me mettais à regretter que d’autres fils de paysans ne pussent profiter de mon enseignement car il y avait là certainement bien des talents qui n’avaient pu se réaliser et qui devaient en ce moment même peut-être se contenter de suivre au quotidien une paire de bœufs qui tiraient la charrue .
De retour à Lunéville, j’exposai le tableau mouvant dans une salle du palais, pour le faire voir à Son Altesse Royale. Cette pièce lui parut si parfaite qu’il forma aussitôt le dessein d’en faire présent à Sa Majesté l’Impératrice régnante ; et c’est ce qui occasionna le second voyage que je fis à Vienne.

 

16 Fabrication d’instruments scientifiques

Lorsque je fus de retour, je travaillai à une machine presque universelle puisqu’elle renfermait les principaux usages de la plupart des instruments de géométrie, d’astronomie et de gnomonie.
Ensuite j’exécutai une sphère mouvante selon le système de Copernic, pareille à celle que j’avais portée à Vienne. Ces deux pièces furent achevées en dix-huit mois, et placées dans la chambre de physique, où elles sont encore actuellement. Peu de temps après, j’entrepris la construction d’une superbe planisphère, selon la même hypothèse, où les diverses apparences des sept planètes et des dix satellites, qui forment le système complet étaient exactement marquées, telles que leurs différentes directions, leurs stations, le retardement et l’accélération de leurs mouvements, l’inclinaison et l’excentricité de leurs orbites, etc.. J’avais dessein d’y ajouter encore la théorie de quelques comètes, suivant les idées de Messieurs Halley et de la Hire.
Cette machine, dont l’utilisation aurait fait connaître l’état du ciel, à l’heure à laquelle on l’aurait souhaitée, était plus qu’à moitié faite lorsque la Lorraine éprouva la plus funeste des catastrophes.

 

17 Réparer et fabriquer une machine arithmétique

Ce fut la mort de Son Altesse Royale le Duc Léopold, le Restaurateur et le véritable père de la patrie. Son Auguste fils, le prince royal François III étant venu prendre les rênes de ses Etats, me fit un jour l’honneur de me dire que l’Empereur avait une machine par le moyen de laquelle on faisait la plupart des opérations d’arithmétique et que jamais on n’en avait construit une semblable. M’étant proposé d’en construire une pareille, pourvu que l’on indiquât seulement sa forme et ses dimensions, Son Altesse Royale me fit partir pour Vienne.
Ce fut ainsi que pour la troisième fois je fis le voyage.
On me dit à mon arrivée que la machine était dérangée et que l’ouvrier étant mort, il n’y avait pas moyen de la voir réaliser des opérations. Je répondis que je la mettrais en état, si on voulait me la confier. Le Docteur Garelli, premier médecin de Sa Majesté impériale, eut ordre de me la montrer. Sans sortir de la chambre, je la réparai en l’espace de six heures et je lui fis opérer les quatre règles d’arithmétique, en présence d’un Seigneur de la Cour. Celui-ci alla en faire un rapport à Sa Majesté Impériale. Le Monarque fut si content de cette prompte réussite qu’il m’honora pour la seconde fois d’une chaîne et d’un e médaille d’or d’un poids de 150 ducats.
Aussitôt que je fus de retour en Lorraine, je composai une autre machine beaucoup plus simple que celle-ci et qui produisit les mêmes effets. J’eus le bonheur de la finir et de la faire voir à notre auguste Souverain avant son départ des Etats en 1731.

 

18 Professeur de sciences expérimentales à l’Académie des Gentilhommes de Lunéville

François III mon Prince décida cette même année de réorganiser l’Académie des Gentilhommes de Lunéville. Il avait choisi le Sieur Duval son bibliothécaire pour y enseigner l’historie, la géographie ancienne et moderne, et les Antiquités. Il ne fit l’honneur de me choisir pour y donner un cours de physique expérimentale.
Cette même année, Monsieur Keyssler vint avec plusieurs de ses élèves nous rendre visite. Il vit que j’avais la direction du cabinet des machines. Il me dit que je devrais songer à exercer mes talents dans une grande capitale. Je lui répondis qu’avec 1200 livres de traitement j’étais content de mon sort. Il ajouta que ma réputation de savant modeste n’était pas usurpée . Lorsqu’il vit le planisphère que j’avais construit, il dit qu’il avait vu pareille machine faite par le mécanicien anglais Roley pour le Prince Eugène, mais que celle-ci avait un nombre de roues inférieur pour la faire fonctionner. Le Duc François III me parla un jour de miroirs incandescents, qu’il avait vu chez les Jésuites de Prague, et à l’aide desquels sans rayons de soleil, simplement par des charbons enflammés, on pouvait allumer un objet d’une extrêmité de la chambre à l’autre. Je priai Monsieur de Pfütschner d’écrire à Prague pour avoir des renseignements sur ces miroirs. Mais les Jésuites qui n’aiment pas communiquer leur science, répondirent simplement que ces miroirs étaient préparés d’après la linea parabolica primi generis. Aussitôt que j’eus appris ceci, je décidai de trouver la solution de ce problème tout seul. Je ne me suis pas arrêté avant d’avoir pu confectionner deux de ces miroirs qui envoyaient leurs rayons à soixante pas et allumaient un objet aisément inflammable. Mais Monsieur Keyssler me précisa que les miroirs qui se trouvaient dans la chambre des machines à Lunéville n’agissaient pas à aussi grande distance que ceux de Prague, parce qu’ils ne sont pas assez lisses, ni assez bien dorés. Cela venait peut-être du fait que j’utilisai pour fabriquer ces miroirs la même fonte que pour les cloches, mais cette fonte me qui me permettait aussi de confectionner aussi des cylindres qui servent en optique et dans mes cours mes élèves ne s’en plaignaient pas.

 

19 Disparition de ma Lorraine

Cette Académie dura jusqu’en 1737 et aurait continué à s’attirer le concours et l’approbation de la Noblesse des pays étrangers sans la fameuse révolution qui en arrêta le succès. Ce fut au commencement de cette année que la Lorraine changea de domination. Mes souverains avaient échangé leurs possessions lorraines pour la possession du Grand-Duché de Toscane.
Lorsque le sort de ma patrie fut décidé, j’eus le bonheur d’être au nombre des anciens sujets que notre Souverain avait choisi pour être transportés en Toscane. Comme ce nouveau patrimoine ne lui était pas encore remis car le Prince qui y régnait était encore vivant, et que l’on était à la veille de la révolution, je fus chargé d’emballer tout ce qui composait la Chambre de Physique dont j’avais la direction. Il y avait ordre de la transporter en Flandres, pour y rester jusqu’à ce que la Souveraineté de Toscane fut vacante. Je ne tardai point à être témoin de l’évacuation de la Lorraine.
Je vis SAR madame La duchesse Régente et les deux augustes Princesses ses filles s’arracher de leur palais, le visage baigné de larmes levant les mains vers le ciel et poussant des cris tels que la plus violente des douleurs pouvait l’exprimer. Ce serait tente l’impossible que de vouloir dépeindre la consternation, les regrets, les sanglots et tous les syndromes de désespoir auxquels le peuple se livra.

 

20 Les propositions du roi Stanislas

Peu de jours après ce tragique spectacle, le roi de Pologne vint prendre possession du palais de Lunéville. M’ayant fait appeler, il me dit qu’il voulait que je restasse à son service, m’offrant à cet effet quatre mille livres d’appointements, la propriété de la maison que j’occupais, et de me faire inscrire sur le rôle de l’intendance de Metz pour avoir le rôle d’inspecteur des nouvelles écluses de cette ville. Lorsque je lui eu exposé les motifs qui m’obligeaient à suivre mon souverain, ce Prince insista, puis devant ma détermination il me dit : au moins faites-moi une machine de votre invention, propre à remonter un bateau contre le cours de la rivière. Je fis ce qu’il me demandait et j’y employai un mouvement si simple que Sa Majesté en fut contente. A peine fut-elle achevée qu’Elle-même en fit l’expérimentation, car étant allé dîner à l’ermitage de Sainte-Anne et s’étant embarqué sur la Vezouse, elle remonta cette rivière sans chevaux sans perche et sans avirons jusqu’à la digue qui soutenait les eaux du grand canal de Lunéville.
Le lendemain le roi Stanislas envoya ordre à Monsieur Duval et à moi-même d’aller lui parler. Ce Roi daigna nous faire des propositions que nous n’aurions pas manqué d’accepter si nous n’avions pas eu d’attachement et de reconnaissance eu égard aux bienfaits que notre souverain François III nous avait prodigués.
Sur ces entrefaites, Monsieur Héraut, Lieutenant général de Police de la ville de Paris fit écrire par Monsieur de Montmartrel , à Monsieur le Baron de Molitoris , chargé du détail de notre transmigration, pour le prier de me permettre d’aller à Paris. Je partis aussitôt muni d’une lettre de recommandation de la part du Roi de Pologne.

 

21 Réparer la machine de Marly construite sous Louis XIV

A mon arrivée, ce magistrat me proposa la construction d’une machine pour élever deux cents pouces d’eau sur la butte de Sainte-Geneviève. Je traçai les dessins de cette machines et j’en fis le devis avec toute la simplicité et la justesse d’un homme qui ne pensait nullement s’enrichir aux dépens du public.
Monsieur Orry , Surintendant des Bâtiments du Roi, écrivit à trois Messieurs de l’Académie des Sciences, de me conduire à Marly pour y examiner la fameuse machine de ce nom, qui pour lors ne fournissait pas la moitié de l’eau qu’elle donnait initialement. La visite terminée, je rendis compte des défauts que j’y avais remarqués et j’assurai que trois mouvements, pareils à ceux que j’avais exécutés pour les Bosquets de Lunéville produiraient plus d’effet que les quatre roues de la vaste et bruyante Machine de Marly. Monsieur le Surintendant convint que ce que je disais était conforme à ce que le Roi de Pologne lui avait raconté. Et, pour cela, on m’assura sur le champ que si je voulais rester en France, on me donnerait la direction de cette même machine et qu l’on aurait soin de ma fortune.

 

22 Construction d’une machine à pomper l’eau des mines en Bretagne

De retour à Paris, Messieurs les Directeurs des Mines de Bretagne me prièrent de faire un voyage pour remédier aux inondations qui les rendaient impraticables. Je repartis donc pour Nantes, et de là pour les dites mines, situées à huit lieues de Saint-Malo. Après avoir fait toutes les observations requises, je retournai à Paris où je fis le plan de la machine que l’on m’avait demandée. Ces Messieurs en furent si satisfaits qu’ils m’offrirent 4000 livres de pension , une portion gratuite de 30000 livres dans leur Société et plusieurs autres avantages au cas où j’aurais accepté de rester avec eux. Ils s’obligeaient même à m’obtenir mon congé et me firent le détail des motifs qui engageraient Son Altesse Royale François III à me l’accorder. Je leur témoignai combien j’étais sensible aux marques d’estime dont ils m’honoraient. Mais voyant que je persistais dans le dessein de partir pour l’Italie, ils me donnèrent 50 Louis pour mon voyage.

 

23 Entretiens avec des savants hollandais

La mort de Jean Gaston le dernier Grand Duc de Toscane, de la famille des Médicis hâta mon départ. Je me rendis à Bruxelles pour y joindre ma nombreuse famille, qui y était arrivée depuis quelque temps. Comme il se passa plus de deux mois avant l’embarquement général, qui se fit à Ostende pour l’Italie, je profitai de cet intervalle pour parcourir les plus belles villes de Hollande. Je vis à Leyde la savant Wilhelm Jacob’s Gravesande et à Utrecht Petrus Van Musschenbroeck dont les ouvrages sont assez connus de tous les amateurs de la vraie physique.

 

24 Ma vie dans le Grand-Duché de Toscane.

De retour à Bruxelles, je partis pour la Lorraine et de là pour la Toscane, où étant arrivé, Monsieur le Comte de Richecourt fit placer les instruments de notre chambre de physique dans un salon contigu à la bibliothèque du palais Pitti. C’est là où ils sont encore après avoir été exposés à la merci des flots pendant les 48 jours de traversée par la Manche, l’Océan atlantique et la mer Méditerranée. Je m’étais figuré que la Toscane ayant été le berceau de la véritable physique, que le goût de cette science s’y serait conservé comme au temps des Galilée, des Torricelli et de l’académie del Cimento et que par conséquent les leçons que j’avais données à Lunéville auraient encore plus de succès à Florence, mais je me trompais.
La jeune noblesse de cette ville ne fit pas attention au programme d’enseignement que je publiai, où je présentais toutes les expériences de physique que j’avais faites en Lorraine. Il est vrai que ma qualité d’étranger fut une des raisons de cette indifférence. On me fit entendre que de tous temps l’Italie avait enseigné aux autres nations et qu’elle n’était pas habituée à en recevoir des leçons.
L’académie de Toscane où je devais enseigner ces cours de physique était devenue presque entièrement déserte. La chambre de physique, une des plus curieuses et des plus complètes d’Europe a connu le même sort et pourtant j’avais diminué de moitié le prix de mes leçons par rapport à celles que je donnais à Lunéville. Ainsi les talents que la Providence m’avait accordée pour la mécanique, qui en France ou en Lorraine m’auraient conduit à la fortune me sont devenus ici à Florence totalement inutiles, par l’indifférence des jeunes nobles, de leurs concitoyens et par l’inaction où on m’a laissé croupir.

 

25 Mort de Philippe Vayringe

«  Voilà ce qui a occasionné la perte de feu mon respectable ami. Une partie de la Toscane se nomme Maremma, parce qu’elle s’étend entre la mer et l’Apennin. Cette contrée, une des plus fertiles et des plus désertes de l’Italie est un climat charmant pendant 6 ou 7 mois de l’année. Mais l’air y est si contagieux que ceux des habitants que la nécessité contraint de rester pendant l’été sont exposés à des fièvres malignes.
Au mois de mai 1744, Philippe Vayringe eut le malheur de s’y occuper plus longtemps qu’il ne devait. Comme il était d’une constitution fort robuste, il crut qu’il pourrait négliger impunément l’avis salutaire qu’on lui avait donné, de ne point braver l’intempérie de ce climat. Il se trompa, car peu de jours après il fut attaqué d’une fièvre lente suivie de plusieurs hémorragies qui ont duré près de 18 mois et qui l’ont mis au tombeau le 24 mars de la présente année 1746. »
Valentin Jamerey-Duval, Lettre à Dom Calmet

 

26 Le tombeau de Philippe Vayringe

Philippe Vayringe fut inhumé dans l’Eglise Saint-Charles des Barnabites, au n° 19 via San Agostino, à Florence.
Un petit monument de marbre avait été érigé par Valentin Jamerey-Duval à la mémoire de son ami.
On n’a pas retrouvé la tombe de Philippe Vayringe lors des recherches pratiquées en 1919.
André Courbet nous en présente un croquis. C’est la seule image de Philippe Vayringe qui nous soit parvenue.

Un mécanicien lorrain au XVIIIème siècle : Philippe Vayringe.