De la couleur à Lorient

 

Voici l’histoire d’un manoir qui a été détruit en 1952.

Son histoire est ancienne. Mais les dirigeants de Lorient se moquent de leur propre histoire.

Le château féodal du XIIᵉ siècle

un premier château fort aurait été élevé sur l’éminence de Keroman par la famille Gauvain, entre la fin du XIᵉ et le début du XIIᵉ siècle. Cette forteresse féodale aurait comporté un puissant donjon quadrangulaire dominant la rade, le Ter et l’entrée des cours d’eau conduisant vers le Blavet et le Scorff.

les Gauvain. Ce sont eux qui firent construire sur l’éminence qui avait déjà pris le nom de Keroman (fin XIème, début XIIème) un vrai château fort. Ce sont les premiers châteaux forts avec le plus souvent un solide donjon carré.

Les documents…ce sont les historiens Dom Morice et Dom Lobineau (s’inspirant de Froissart) qui les donnent. Ce qui est certain, c’est que de 1237 à 1240, les petits seigneurs se liguèrent pour s’opposer à Jean Le Roux qui dès sa majorité, avait pris le titre de Duc de Bretagne, titre légitime puisqu’il succédait à son beau-père et tuteur : Pierre de Dreux.

Que pouvaient faire ces petits seigneurs ? On sait par les « montres » que chacun d’eux venait avec un cheval ou deux et quelques hommes de pied armés et cuirassés succinctement, venant de lieux éloignés les uns des autres et sans chef reconnu. Le résultat c’est qu’ils furent battus, écrasés. Jean le Roux qui n’était pas un tendre ravagea toute la contrée détruisant tous les châteaux parmi eux Keroman et St Caradec, tenu par Adeline de Ty-Henri mariée à Eudon le Picaud de Baud qui, ruinée, dut vendre ses droits sur les marchés d’Hennebont et de Bekerel. Tronchâteau dont la dernière dame fut inhumée dans la chapelle du Bas Pont-Scorff dont Eudon le Picaud avait payé en partie la construction avant le désastre.

Origine des Gauvain

Documents :

1324 : un Gauvain de la Roche Moysan signait un accord avec Hervé de Léon du fief de Trefaven, ils dépendaient des Rohan-Guéméné détenteurs du Kemenet-Heboe.

1427 : c’est un Yvon Gauvain qui demeure à Keroman avec le titre de seigneur de Keroman.

Un peu plus tard, M. Buffet, dans son histoire de Port-Louis cite « Michel et Etienne Gauvain, corsaires ».

Ensuite, comme ils possédaient des terres en Cornouaille ils quittèrent notre région, la seigneurie, servant probablement de dot à une des filles, passa dans une autre famille:  Cosnoal, marié à une Des Portes. La mère de ce Maurice Cosnoal était une Beaujouan (généalogie étudiée par M. Baudry) et c’est par elle que la seigneurie de Keroman va revenir à la famille Eudo.

Il ne restait que les ruines du château mais les fermes attenantes existaient toujours et les tenanciers devaient payer la redevance au seigneur qui résidait à Hennebont. Il était courant à l’époque que les seigneuries soient transmises par les femmes, les hommes guerroyant au loin ou partis aux Croisades, mais à partir de 1600 nous avons toutes les archives de la famille Eudo.

 

Entre 1237 et 1240, les petits seigneurs du pays se soulevèrent contre le duc de Bretagne Jean Ier le Roux. Après leur défaite, le duc aurait ravagé plusieurs domaines et fait détruire leurs forteresses, parmi lesquelles celles de Keroman et de Saint-Caradec. Le château médiéval de Keroman fut donc probablement ruiné au XIIIᵉ siècle.

La seigneurie subsista néanmoins. En 1427, les documents mentionnent Yvon Gauvain, seigneur de Keroman, demeurant encore sur le domaine. Celui-ci passa ensuite, notamment par alliances matrimoniales, aux familles Cosnoal, Beaujouan et Eudo.

Vers 1760, Denis Dodin, administrateur de la Compagnie des Indes, fit bâtir un nouveau château sur les ruines de l’ancienne forteresse. Une petite tour carrée, réputée provenir du château primitif, fut conservée.

Le bâtiment était un manoir du XVIIᵉ siècle. Le domaine fut notamment lié aux familles Eudo de Kéroman, Dodun, Rotinat, Hello, Charretier-Lasserre et d’Abbadie d’Arrast.

Denis Dodin, administrateur de la Compagnie des Indes qui avait acheté les ruines de l’ancien château au dernier seigneur de Keroman, ce Denis qui s’affubla du titre       de marquis de Keroman fut guillotiné en 1794, sa veuve épousa un lorientais Jacques Cambry.

Après la révolution le bien appartient à la famille Robinat dont la fille épousa Charles Guillaume Hello, père d’Ernest Hello, celui-ci mort en 1885. Les héritiers de sa femme se désintéressent du château et finissent par le vendre aux directeurs du port de pêche.

En haut de l’avenue de la Perrière (à peu près à la hauteur de l’actuelle rue Ferrand), il existait un grand bois non pas de sapins rachitiques mais de       haute futaie. La haute futaie accompagnait tout manoir, tout château autrefois.

Sur la gauche, une petite route descendait jusqu’à la cale où accostaient les bateaux de Locmiquélic (aujourd’hui ceux de Port-Louis). Devant le Casino, se trouvait la plage des familles lorientaises car on n’allait pas à la plage à Larmor à cette époque (les premiers cars sont apparus vers 1930). Un autre chemin menait vers les rives du Ter, la grève s’appelait les « bains bois » et à côté se trouvait l’établissement réservé aux soldats (62ème RI et artillerie coloniale).

Enfin à droite, une grande allée menait vers l’éminence où s’élevait le château, bâti sur les ruines du précédent.

Vers 1922, je me souviens y être allée avec ma grand-mère, déjà on avait percé une route entamant cette éminence et on voyait de chaque côté la terre rouge sur 1m, 1m50 (vision habituelle aujourd’hui) et d’où sortaient quelques racines…

Cette route avait été ouverte pour faciliter le passage des camions qui allaient édifier le « frigorifique », commencé depuis 1921. Peu à peu la plus grande partie du bois disparut et quand on commença la construction du sleepway le terrain fut arasé jusqu’à la partie sud du château et l’on voyait une petite tour ancienne (datant du château primitif) qui surplombait le terrain de plusieurs mètres. C’est dans cette petite tour qu’Ernest Hello travaillait.

Il fut vendu à la Société du Port de pêche de Lorient, qui y installa ses bureaux avant la Seconde Guerre mondiale.

 

Il fut occupé par les Allemands pendant la guerre. Las…profitant de la dispersion des Lorientais évacués en 1943, tenus dans l’ignorance des projets, les directeurs du port de pêche, et malgré de vives protestations, commencent la démolition du château.

Un château encore debout au tout début des années 1950

Château de Keroman, derrière le slipway bâti sur l’ex-anse de Keroman, Photographie, années 1950 © Collection particulière

 

 

La destruction était pratiquement achevée en 1952, malgré les protestations des sociétés savantes. Aucune fouille archéologique méthodique n’ayant précédé cette disparition, la datation exacte et l’organisation du château féodal restent difficiles à établir.

Ce qui est scandaleux c’est que la démolition a été effectuée avec les engins modernes sans qu’aucune fouille n’ait été faite, sur un site qui, comme on va le voir, est riche d’histoire. Les directeurs, ignares, n’ont vu que les intérêts économiques, ruinant ce qui aurait pu être un attrait touristique pour la ville.

Ce n’est qu’en 1952 alors que le mal est fait que la Société Polymathique de Vannes, s’insurge et fait paraître deux articles dans la Liberté du Morbihan…Trop tard !

L’entrée de Keroman

L’entrée centrale ouvrait sur le parc.

La chapelle de Keroman

L’édifice ressemble à une petite chapelle avec un plan rectangulaire, un pignon très élevé, une toiture fortement inclinée couverte de petites ardoises, une porte étroite en arc brisé, une petite lucarne à encadrement de pierre, une cloche ou potence métallique fixée au pignon et une cour fermée par de hauts murs et des portails en bois.

Le manoir de Keroman

Le manoir souvent appelé château de Keroman ou de Kéroman se trouvait sur une hauteur boisée dominant la rade de Lorient. Il faisait plutôt penser à un grand manoir campagnard qu’à un véritable château.

Il présentait notamment un corps de logis allongé, de plan rectangulaire, une façade régulière comportant deux niveaux principaux où se distinguaient plusieurs travées de fenêtres disposées symétriquement. Les murs étaient construits en maçonnerie de pierre, recouverts d’un enduit clair surmontés d’une toiture élevée à deux versants, couverte d’ardoises. Des cheminées de pierre dominaient le toit.

 

 

Vue de l’arrière

L’aménagement du port de pêche transforma progressivement le paysage de Keroman à partir des années 1920. La construction du frigorifique, des routes, des installations portuaires et du slipway entraîna l’abattage d’une grande partie du bois et l’arasement des terrains voisins.

Pendant l’Occupation, le château fut utilisé par les Allemands. Malgré la violence des bombardements visant la base de sous-marins toute proche, il aurait été relativement peu endommagé. Sa disparition ne fut donc pas directement provoquée par les bombardements.

Le château de Keroman tel qu’il était dessiné par le peintre lorientais Georges Lorgeoux dix années auparavant

Georges Eugène Lorgeoux, peintre lorientais 1871 1953, Le château de Kéroman, Estampe, 22 x 26 cm, 1913 © Réserves de la Collection picturale de la Ville de Lorient, acquisition de la Ville de Lorient par don en 1960, inv. n° 341

Vue du château prise en dehors du parc

La Société du port de pêche entreprit sa démolition pendant ou immédiatement après la guerre afin d’étendre les installations industrielles. Les derniers vestiges furent supprimés vers 1952, malgré les protestations des défenseurs du patrimoine. Aucune fouille archéologique approfondie ne semble avoir précédé ces travaux.

Le château de Keroman constitue ainsi un exemple important du patrimoine disparu de Lorient : une ancienne demeure seigneuriale, transformée en résidence campagnarde, puis sacrifiée à l’expansion du port moderne.

La tour où Hello aimait à travailler

Un château longé par des champs cultivés

Georges Eugène Lorgeoux, peintre lorientais 1871 1953, Le cabinet de travail d’Ernest Hello au château de Kéroman, Estampe, 21 x 25 cm, 1913 © Réserves de la Collection picturale de la Ville de Lorient, acquisition de la Ville de Lorient par don en 1960, inv. n° 339

 

 

Le philosophe catholique Ernest Hello. Il séjourna fréquemment à Keroman et y rédigea une partie de ses œuvres dans une petite tour aménagée en cabinet de travail. Ernest Hello eut comme principale source d’influence Joseph de Maistre, Lacordaire, la Bible et surtout de Pascal auquel il a souvent été comparé pour son sens de la formule aiguë, ainsi pour ses fulgurances et la beauté de sa langue.

Ses admirateurs sont notamment Léon Bloy. De nettes traces de son influence sont perceptibles dans le Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos ou dans l’exégèse biblique de Paul Claudel. Henri Michaux le reconnaît dans l’une de ses sources, c’est ce qu’il raconte notamment dans une notes sur Le cas Lautréamont  » J’ai aimé sans restriction ni explication deux hommes : Lautréamont et Ernest Hello. »

D’autres sources mentionnent également qu’il se serait aménagé son espace de travail dans une tour ronde.

Mais comme le tour ronde est accolée à la tour carrée…

De sa fenêtre il pouvait le soir admirer la rentrée des bateaux à Lorient et contempler en toile de fond Port-Louis

Georges Eugène Lorgeoux, peintre lorientais 1871 1953, La rade de Lorient et Port-Louis vus du cabinet de travail d’Ernest Hello au château de Kéroman, Estampe, 33 x 2- cm, 1913 © Réserves de la Collection picturale de la Ville de Lorient, acquisition de la Ville de Lorient par don en 1960, inv. n° 335

Et les arbres donnaient sur la mer

Charles Longueville 1829 1899, Promenade vers la mer près du manoir de Keroman, Huile sur feuille cartonnée, 25 x 17 cm, 1874 © Collection particulière, tous droits réservés

De la couleur à Lorient